CHAPITRE XXXII
Nous parlâmes de diverses personnes amies que la mort nous a enlevées : le marquis de Bonnay, le comte de Caux, le comte de Modène, etc., et, après quelques phrases échangées sur le climat de la Sicile, l'empereur Nicolas me tendit la main et me congédia, en me disant aimablement :
— Puisque après vingt ans passés, nous nous sommes retrouvés à Palerme, j'espère que nous nous retrouverons encore dans la vie. Adieu!... ou, plutôt, au revoir!... Comptez sur mon affection de vieil ami, mais retenez, je vous en prie, que Vempereur de Russie ne sait rien de la conversation que le général Romanov a eue avec le chevalier de Cussy. —
Au sortir de la villa impériale, je croisai le cortège du roi Ferdinand II. Le séjour de son hôte illustre semblait avoir fasciné le souverain des Deux-Siciles qui, chaque jour, se rendait à la viUa Butera. Chaque rencontre des deux souverains débutait et se terminait par une accolade. Les entretiens avaient lieu en langue française, mais, souvent, en s'adressant à son interlocuteur, le Tzar disait : « Figlio mio », ce qui comblait de bonheur le monarque napolitain.
L'empereur de Russie, avant de quitter Palerme, engagea le duc Serra di Falco, gentilhomme attaché par le roi des Deux- Siciles à la personne de l'Impératrice, à venir le voir à Saint- Pétersbourg. Il lui devait bien cela. Le duc Serra di Falco est un homme facile, obligeant, heureux des honneurs de Cour et grand amateur de plaques et de cordons. Il se montra donc enchanté des bontés du Tzar pour lui; mais je sais pertinemment que, dans plus d'une occasion, placé dans la situation d'avoir à faire réponse à tous et de se prêter aux désirs de tous, le duc palermitain n'a pas trouvé, de la part des membres de la Cour de l'Olivuzza, les mêmes égards et les mêmes procédés. Ainsi, il me disait, un jour, avec amertume : tt Ces messieurs me prennent, je crois, pour un domestique de place. »
Une autre fois, dans une soirée chez le duc de Monteleone- Terranova, j'entendis le comte de Nesselrode, quittant une table de jeu, à la suite d'une partie de whist avec la duchesse
de Monteleone, le duc de Gezaro et moi, dire, avec un air de sans-façon souveraine à ce pauvre duc de Serra di Falco : a Monsieur, je n'ai pas d'argent sur moi... Vous paierez à M. de Cussy un napoléon que je lui dois... » Et Serra di Falco, de lui répondre, en lui faisant un profond salut : « Oui, monseigneur!!! »
Je ne revis plus l'empereur Nicolas, qui quitta Palerme, dans la nuit du 5 décembre.
Avant son départ, il avait entrepris avec sa ravissante fille, la grande-duchesse Olga, une tournée dans les églises de Palerme. Il était muni d'une permission spéciale du pape pour entrer dans les couvents de religieuses. D'où grande terreur parmi les pauvres nonnes, qui s'étaient persuadées que l'empereur de Russie devait prendre possession de la Sicile et qu'il traiterait, sans doute, les catholiques de l'île comme ceux de la Pologne. Le cardinal Pignatelli, archevêque de Palerme, accompagnait, au début, le Tzar et sa fdle dans ces visites des couvents; ensuite, il y renonça, ne pouvant, dans son ignorance totale de la langue française, répondre à l'Empereur, qui était même, dit-on, fort désagréable pour le prince de l'Eglise.
Comme épilogue de mon entretien avec l'empereur Nicolas, je dirai que le l'^'" janvier de cette présente année (1846), je reçus du comte Léon Potocki, ministre de Russie à Naples, un écrin, accompagné d'une lettre, portant que l'Empereur, son maître, l'avait chargé de me faire remettre, comme témoignage de sa bienveillance, à l'occasion de la publication de mon Recueil des traités de commerce et de navigation, une bague ornée du chiffre impérial. M. de Glasenapp, aide de camp du Tzai% et commandant de la corvette le Prince de Varsovie, entrée dans le port de Palerme le 25 décembre, en même temps que V Ingermanland, battant pavillon du viceamiral Lutké et portant le grand-duc Constantin, me dit que les bagues ornées du chiffre impérial constituent, en Russie, une distinction réelle et que le souverain ne les remet qu'à des personnes ayant, au moins, rang de général.