‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 136 sur 223 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Le prince Georges de Prusse, fils du prince Frédéric de Prusse qui commande à Dusseldorf, était arrivé vers la fm de novembre (1845) à Palerme, en même temps que le général prussien de Rauch, le comte Tolstoï et la comtesse de Heyden. femme de l'amiral de ce nom. J'allai voir le prince Georges, que j'ai connu tout enfant. Ce jeune prince est maladif et son érudition est remarquable. Il aime particulièrement l'étude de l'histoire et celle des beaux-arts. Sa conversation est des plus variées. A peine âgé de vingt ans, il a déjà lu tous les mémoires qui existent en France, en Allemagne et en Angleterre, connaît à fond les littératures de ces différents pays et cause aisément de tous les principaux ouvrages des moralistes, philosophes et économistes. Son caractère est enjoué et quelque peu moqueur. Ainsi, il m'a dit en souriant :

« Savez-vous que l'empereur Nicolas, pendant son récent séjour à Florence, paraissait préoccupé et de mauvaise humeur?... Savez-vous qu'il a été voir, à Venise, la comtesse de Luchesi-Palli, ci-devant duchesse de Berry, et qu'il l'a mise en colère?... Mais aussi, on n'est pas distrait comme l'Empereur russe... N'a-t-il pas dit à la mère d'Henri V, qu'il est un grand admirateur des princes d'Orléans, qu'il avait nourri l'espoir que son voyage en Italie lui fournirait l'occasion de rencontrer l'un d'eux?... Puis Sa Majesté Impériale a parlé avec un grand éloge de la bravoure du duc d'Aumale en Algérie, de l'héroïque conduite et du sang- froid du prince de Join ville devant les ports du Maroc, et a vanté l'admirable éducation donnée par votre Roi à ses fils! »

Le prince Georges de Prusse doit avoir quelque motif d'en vouloir à l'empereur Nicolas, car il s'est quelque peu moqué de la prétention qu'on avait, en Russie, d'être Romanov, et, en Autriche, d'être Habsbourg.

« En effet, me dit-il, il n'existe réellement, ni Romanov ni Habsbourg. La descendance du côté des femmes ne saurait rendre l'empereur Nicolas, Romanov; ni l'empereur d'Autriche, Habsbourg; ni le prince de Galles, fils de la reine Victoria, Este ou Brunswick. »

L'impératrice de Russie reçut beaucoup, durant son séjour en Sicile, et saisit toutes les occasions de plaire aux Palermitains. Elle contribua, dans une très large part, aux diverses bonnes œuvres et aumônes et donna de nombreuses et splendides fêtes à la villa Butera. Je tiens de M. de Meyendorff que, pour la réunion du 18 décembre, jour de la fête de l'empereur Nicolas, l'Impératrice avait rayé de la liste des invités la marquise del Vaglio et la duchesse Gualtieri, deux fort jolies femmes dont le Tzar s'était, parait-il, beaucoup occupé (1). Le duc Serra di Falco intercéda, disant que quatre beaux yeux versaient des larmes, et, qu'un pareil jour, la miséricorde était de mise : l'Impératrice céda, mais ne manqua pas de dire, à voix haute, au cours du bal :

« La belle marquise est trop grande, trop forte, et a les bras beaucoup trop charnus... La belle duchesse a le tort de comprimer beaucoup trop sa gorge dans son corset... »

Aimant beaucoup le plaisir et la distraction, l'Impératrice recherchait toutes les occasions de s'amuser, et sa santé s'opposant, peut-être, à ce qu'elle puisse cultiver un talent qui réclamerait, journellement, quelques heures d'assiduité, ses goûts sont devenus futiles, et j'ai entendu dire par Mmes de Chreptovitch et de Heyden, qu'elle aime à ce point la toilette, que le coiffeur français qui l'accompagne dans tous ses voyages doit la coiffer quatre fois par jour, régulièrement, et quelquefois cinq.

Elle est très glorieuse de ses bijoux. En voici un exemple. Elle apprit, qu'à l'une de ses soirées de la villa Butera, la princesse de Scordia portait beaucoup plus de diamants qu'ellemême. Quelques jours après, l'Impératrice réunissait chez elle cette princesse, la duchesse de Monteleone, les princesses de Partana et Niscemi et autres femmes des premières familles; elle leur exhibait toutes ses parures et leur prouvait... peutêtre, qu'elle en possédait beaucoup plus, même en voyage, qu'aucune parmi elles.

(1) Le marquis del Vaglio, son mari, est le fils aîné du duc de Monteleoiie. La duchesse Gualtieri est la sœur aînée du marquis. (Note de routeur.)

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