CHAPITRE XXXII
Le 20 janvier, au déjeuner que son fils, le grand-duc Constantin, lui offrait à bord de VIngermanland, l'impératrice de Russie annonça les fiançailles de la grande-duchesse Olga avec le prince royal de Wurtemberg. Je ne sais si j'ai dit déjà combien est belle la grande-duchesse, et l'on pourrait dire que tout est irréprochable en elle, si sa taille n'était vraiment trop élevée pour une femme et si son pied n'était pas aussi fort. Elle a vingt-quatre ans et a, par conséquent, un an de plus que son futur époux. Celui-ci est grand, bel homme, à l'idée des campagnards, mais certainement pas joli homme, et la couleur, d'un blond roux, des cheveux et de la barbe, nuit beaucoup à sa physionomie.
Malgré l'affectation montrée par tous les Russes qui m'ont parlé de ce mariage, à témoigner leur contentement de ce que leprojet d'une union de la grande-duchesse Olga avec l'archiduc Etienne ait été abandonné, je persiste à croire, que c'est en Autriche qu'il y a eu obstacle à la réalisation de ce projet. L'Autriche n'a point consenti, probablement, à ce que la grande-duchesse Olga ne se fit pas instruire dans la religion catholique, tandis que le petit Wurtemberg n'avait rien à exiger. Mais les Russes mettent un certain point d'honneur à ce que les princesses de leur famille impériale ne changent point de religion.
L'impératrice de Russie quitta Palerme, à bord du Kamtchatka, le 16 mars (1846). Son départ donna lieu à des signes de désolation et de deuil public : les négociants fermèrent leurs boutiques; l'on composa des chansons populaires déplorant le départ de « la bienfaitrice de la Sicile ». Plusieurs personnes bien informées m'ont dit — et elles sont dans le vrai — que ces démonstrations exagérées n'avaient pas comme unique mobile la sympathie pour l'Impératrice. Elles constituaient surtout une leçon et un défi pour le roi des Deux-Siciles et sa famille, pour laquelle rien de semblable n'a lieu quand LL. MM. Siciliennes ou leurs augustes frères se rendent à Palerme.
J'avais lu et j'avais souvent entendu dire que la haine de la Sicile pour Naples est extrême, et je ne mettais pas en doute
que le narrateur ou l'écrivain n'exagérât beaucoup. Mais, depuis que j'habite Palerme, j'ai pu me convaincre que narrateurs et écrivains ont dit la vérité. Le peuple sicilien, en effet, se regarde comme négligé, déprimé et avili, même, par l'oubli dont il est l'objet de la part du gouvernement. Il ne croit pas aux bonnes intentions de son souverain pour lui, et se considère comme étant toujours sacrifié aux populations des Etats napolitains. S'il n'a peut-être pas tout à fait raison, il faut reconnaître, toutefois, qu'il a de nombreux griefs à énumérer.
Le peuple sicilien n'aime donc pas son gouvernement, et l'esprit public de l'île n'est favorable, ni à la réunion des deux pays sous un même sceptre, ni à l'auguste famille qui est placée sur le trône. On accueille avec facilité, avec bonheur même, tous les bruits fâcheux venant de Naples, et de nature à jeter quelque ridicule sur l'intérieur de la famille royale. C'est ainsi, par exemple, que l'on colporte, avec satisfaction, en ce moment, à Palerme, le bruit de désaccords qui existeraient entre la reine et le roi des deux-Siciles, à l'occasion de la marquise de Nunziante, dont Ferdinand II s'occuperait beaucoup.
Tous les éléments pour une révolution tendant à une séparation manquent actuellement. Il n'existe, assure-t-on, ni hommes capables de la diriger, ni fortunes en état de faire des sacrifices pour entretenir le soulèvement qu'on pourrait provoquer. C'est la réponse que faisait à un frondeur sicilien qui lui confiait ses haines, le colonel baron de Hoffgarten, personnage important de la Cour de l'Olivuzza (1).
« Ah! fut-il répliqué au baron qui me répéta cette conversation quelques jours après, il se trouvera de tout cela. Quand le moment sera venu, il y aura des hommes capables, de l'argent et des soldats patriotes (2). Et, avant vingt ans, vous le verrez, la Sicile formera un Etat indépendant. »
(1) Maréchal de la Cour de la grand-duchesse de Mecklembourg-Schwerin. (Note de l'auteur.)
(2) Tout cela s'est, en effet, à peu près trouvé, et le jeune patriote a été bon devin. Mais quel rôle important a joué l'imprévu dans la révolution de la Sicile. {Note de janvier 1849.)