‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 138 sur 223 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Ainsi qu'on l'avait prévu, les villas occupées par les Russes ont été rendues dans un état de saleté remarquable. Les meubles, les tapis, les tentures semblent avoir servi pendant quinze ans. Malgré ses sentiments courtisanes qiies les plus obséquieux, et malgré son enthousiasme tout russe et qui amène des larmes dans ses yeux, le duc Serra di Falco ne m'a point caché l'état de désordre et de dégradation des villas, et je lui ai sans doute donné une douche d'eau glacée en lui disant :

« Pourquoi donc tous ces hôtes momentanés, maîtres et valets, se seraient-ils crus obligés à aucun égard?... Ils devaient penser, par l'accueil qu'ils recevaient, que tout ce qui venait de leur part serait trouvé fort bien!... »

Ce bon duc Serra di Falco, qui ne se tient pas de joie de l'invitation que lui a faite l'Impératrice d'aller à Saint-Pétersbourg assister au mariage de la grande-duchesse Olga, m'a encore raconté que l'Impératrice lui avait dit. un jour, que ce qui donnait le plus d'humeur au Tzar et entretenait ses dispositions d'irritation contre la France, c'était le langage du Journal des Déhais, qu'il considère comme la feuille publique dépositaire de la pensée du roi Louis-Philippe. L'Impératrice avait ajouté que son époux a, depuis longtemps, le désir sincère de se rapprocher de la France, mais que son amourpropre, blessé par le ton de critique d'un journal qu'il suppose inspiré par le monarque français, le retient seul.

L'impératrice de Russie ayant quitté Palerme, ainsi que je l'ai dit plus haut, il est probable que je n'aurai plus d'ici longtemps à me préoccuper des faits et gestes de la Cour de Russie; aussi, vais-je consacrer ici quelques lignes aux personnages principaux que sa présence avait conduits en Sicile; à ceux, du moins, dont je n'ai pas encore parlé.

Le comte Schouvalofî, maréchal de la Cour de l'Impératrice, est, à coup sûr, un homme de sens et d'esprit. J'en dirai autant du général Apraxine, chevalier d'honneur, mais point du comte Orlofî, aide de camp général do l'Empereur, son confident et son ami. Ce fort bel homme à l'air imporlant

est bien de ces gens si nombreux en ce monde dont on peut dire avec le fabuliste : « Belle tête, mais de cervelle point. » Le comte de Nessélrode, ministre des affaires étrangères, est un petit vieillard, gai, poli, instruit et habile; et, de même, le baron de Meyendorfî, ministre de Russie à Berlin, qui, en plus, est un géologue des plus distingués. Le docteur Mandt, le premier médecin de l'Impératrice, est instruit, mais vain et sentant un peu le charlatan. Il est systématique et voit toujours et partout des maladies de foie. Sa femme, Allemande comme son époux, a dû être autrefois assez bien de figure. Sa manie favorite consiste à poser pour une Parisienne! La pauvre femme!... Si jamais on l'a prise pour une Parisienne, ce n'a dû être que pour une grisette des boulevards!... L'amiral comte de Heyden est une personne instruite et de fort bonne compagnie, ainsi que sa jolie femme. Comme jolies personnes, je n'aurai garde d'omettre la comtesse Léon Potocka et sa fille, non plus que les quatre dames d'honneur de l'impératrice de Russie, surtout Mlles Stolypine et de NélidofT, Celle-ci, grande et admirablement belle, bien que n'étant plus de la première jeunesse, passe généralement, même parmi les Russes, pour être la maîtresse de l'empereur Nicolas. Est-ce à tort ou à raison?... Je ne puis trancher la question. Toujours est-il que Mlle de Nélidoff, quoique peu aimée de son auguste souveraine, a un air d'assurance et d'impératrice au petit pied, dénotant qu'elle est sûre de sa position.

Puisque je parle de demoiselles d'honneur, je dirai que la grande-duchesse de Mecklembourg-Schwérin avait amené à Palerme deux dames de compagnie. Je ne nommerai aucune de ces deux personnes, car elles étaient, vraiment, peu agréables à contempler. Elles dansaient comme des évaporées. L'une a des prétentions à la beauté que rien, absolument, ne justifie; l'autre, affligée d'une chevelure blonde filasse, est franchement laide. C'est, je crois, l'usage à la Cour de Schwérin d'avoir des dames d'honneur disgraciées de la nature. Comme je rappelais, un jour, au colonel de Hoffgarten, qu'en 1841, me rendant en France, j'avais rencontré, non loin de Stras-

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