CHAPITRE XXXIII
Détails sur la Sicile et ses habitants : tout y est arriéré de cent ans; contrastes; décès; manque d'instruction. — Un u changé en a. — Souvenir de la villa Valguarnera. — Nombreuse noblesse. — Propos de vieilles pécheresses. — Histoire de dnel. — Les jettatore. — Ferdinand II et la famille royale devant les Siciliens. — Opinion du général Vial. — M. Guibert de Valory. — Ce qu'il m'a dit du traître Deutz. — Je quitte Palerme pour Trieste. — Le comte Rossi. — A Venise. — Le comte de Ghambord. — Propos de la marquise de Bonnay. — Arrivée à Livourne. — Début des polissonneries révolutionnaires. — Le Périclès et son pavillon. — « Liberté, Egalité. Fraternité ". — Le gouvernement provisoire. — Quelques mots sur les onze « Sages ». — M. de Salvandy à Jersey.
Palerme, 3 mai 18'i7.
L'on m'écrit de Paris : « Vous allez recevoir votre nomination de consul général à Trieste, mais dites-vous bien que vous ne moisirez pas longtemps dans ce poste... «Et, moi, j'ajoute : « Fasse Dieu, en effet, que ce ne soit pas pour beaucoup d'années que cette nomination me fixe à Trieste, car je suis peu désireux de longs rapports avec les autorités autrichiennes, si méticuleuses, si inquiètes toujours! »
Mon départ est déjà fixé. Je quitterai Palerme, le 13 de ce mois, sans beaucoup de regrets de laisser mes fonctions en Sicile, mais en éprouvant quelque chagrin de voir rompre aussi promptement quelques relations d'amis que je savais apprécier : les Wallenburg, les familles Trabia, Villarosa, Partana, Monteleone, Serra di Falco et quelques autres (1).
Au moment de quitter Palerme, où j'ai passé vingt mois, je m'aperçois que si j'ai beaucoup parlé du Tzar, de l'impératrice de Russie et de leur suite, je n'ai à peu près rien dit de la
(1) Voir chapitre précédent.
Sicile et de ses habitants. Il est temps que je répare cet oubli.
Tout de suite, je dirai qu'on éprouve bien du désappointement, en habitant le pays palermitain, où tout, excepté le luxe effréné dans la toilette des femmes, est arriéré de cent ans. Ainsi, comme communication entre l'île et la terre ferme, un navire à vapeur de commerce, le Palermo, fait, une fois par semaine, le service entre Naples et Palerme, et touche quelquefois à Messine; aussi reste-t-on parfois, en hiver, vingt et vingt-cinq jours sans nouvelles de Paris. Routes peu fréquentées et impraticables aux voitures : sur une seule, celle de Palerme à Messine, il existe une diligence postale, fort pitoyable d'ailleurs. Quant aux ponts, on en trouve quelquesuns, mais en général, pour passer les cours d'eau, les piétons sont portés à dos d'homme, tandis que les voitures et les chevaux suivent le gué. Voilà où l'on en est encore ici!...
Après cette sensation d'isolement et de vie à un siècle en arrière, ce qui frappe ici le plus est un composé ou un assemblage de contrastes et d'anomalies. Beaucoup de prêtres, beaucoup d'églises fort belles, des autels en plein air et des madones devant lesquelles brûlent des lampes, à tous les carrefours et dans toutes les rues; mais, ni vraie religion, ni décence dans les cérémonies de l'Eglise et dans les processions, ni — je dois le dire — bonnes mœurs. Loin de là, hélas!... Grand luxe d'équipages et de toilettes, mais fortunes mal administrées et en partie détruites... Palais de dimensions grandioses, mais rongés par l'abandon ou le manque d'entretien, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur. On dit que le marbre est partout, mais, en vérité, la saleté, la dégradation, les toiles d'araignée s'opposent à ce qu'on puisse reconnaître si c'est le marbre ou la brique qui a servi à la construction de l'édifice... Morgue et vanité aristocratique, mais, absence, dans les enterrements, je ne dis pas, de tout faste, mais de toute convenance, de toute décence, de tout respect pour les restes mortels d'un père, d'une mère ou d'un enfant.
Voici ce qui se passe pour les décès. Trois ou quatre heures après la mort, le défunt, quel que soit son^rang, quel que soit