CHAPITRE XXX ni
beaucoup de familles palermitaines, car on met de l'amourpropre à en étaler le plus possible.
Je crois avoir dit plus haut que les Siciliens ne brillent pas, en général, par les bonnes mœurs. Ce journal n'étant point une chronique scandaleuse, je ne m'appesantirai pas sur ce sujet et ne consignerai point ici toutes les histoires qui ont cours sur la légèreté des femmes des diverses classes, me bornant, pour mémoire, à deux traits qui en disent long.
Chez la princesse de Montevago, j'ai souvent rencontré une femme de la plus haute noblesse, âgée d'environ cinquantecinq ans, encore assez belle, et qui disait avec quelque fatuité : « Ah! si vous m'aviez vue, à l'époque où je fis mon premier faux pas dans la chambre de notre regretté souverain... » Le duc Serra di Falco m'a rapporté un propos assez gai de la princesse de ... En voyant sa fille — une princesse aussi — femme très pieuse et d'une conduite irréprochable, la vieille pécheresse s'était écriée : « Elle danse mal, elle n'a point d'amants. En vérité, c'est inexplicable, car ma fille a pour père un danseur... » Mais en voilà assez sur un pareil thème. Ces notes finiraient par prendre un caractère de scandale, et, aussi, d'exagération : la vérité n'est pas toujours vraisemblable.
Il s'est passé, tout dernièrement, une histoire de duel assez curieuse, qui m'a été racontée par M. Léon Honoré, jeune Français que m'avait chaudement recommandé le marquis de Ghateaugiron. Un ami de mon jeune compatriote, le comte Moretti — un Florentin — fut provoqué en duel par un gentilhomme palermitain. Ne sachant quel lieu choisir pour n'être pas dérangés par la police, fort sévère pour les duels, les jeunes étourdis ont eu l'audacieuse et folle idée de se rendre au palais royal, sous le prétexte de visiter les appartements. Là, après avoir eu la précaution de mettre, moyennant finance, l'un des gardiens dans le secret, les deux adversaires croisèrent le sabre, au-dessus même des pièces occupées par le duc do San PietroMayor, lieutenant-général pour le roi de Sicile. Le comte Moretti blessa son adversaire, le duel cessa, et combattants
et témoins — dont M. Léon Honoré, de qui je tiens le fait — quittèrent le salon royal, sans que qui que ce soit, au palais, ait soupçonné ce qui venait de s'y passer.
Comme à Naples, la superstition de la Jettatura existe, à un haut degré, à Palerme. Un homme réputé Jettatore se voit fuit et délaissé, sa maison cesse d'être fréquentée, et, s'il veut la louer, il est rare qu'il trouve locataire. Deux ou trois maisons à Palerme sont placées ainsi à l'index, notamment celle du marquis Albergo, sur la place du palais royal; et ce gentilhomme n'a pas trouvé de meilleur parti à prendre que celui de quitter la Sicile et de voyager à l'étranger.
Le duc de Rivas, ministre de Russie à Naples, m'a, un jour, chez Mme de Montigny (1), raconté l'anecdote suivante, dont il avait été le héros. Dans la rue, il rencontre un joli enfant sur les bras de sa mère : il s'en approche et lui fait une caresse. Dix minutes après, repassant par cette même rue, il aperçoit une foule compacte. Il s'en approche. Au centre est la mère de l'enfant tout à l'heure caressé, lequel vient d'être pris de convulsions, et, dans sa douleur, la femme crie à tous qu'un jettatore a, quelques minutes auparavant, touché son enfant, qui se portait alors à merveille. Et le duc de Rivas, redoutant avec raison les suites que, malgré sa situation diplomatique, cette affaire pourrait avoir pour lui, s'il était reconnu, se hâta de s'éloigner.
Je dirai maintenant quelques mots du monarque des Deux- Siciles, dont j'ai à peine parlé. Le roi Ferdinand II vaut mieux que ses frères, les comtes de Syracuse, de Gapoue et de Lecce, réputés tous trois pour leur caractère cruel (2). Il aime le travail, il règne et administre (3). Les affaires en souffrent quelquefois, mais on ne saurait s'empêcher de reconnaître qu'il a
(1) Consul honoraire et chancelier de l'ambassade de France à Naples. {Note de l'auteur.)
(2) Je ne cite pas ses autres frères, les comtes d'Aquila et de Trapani, qui sont encore trop jeunes pour être connus. {Note de Vauteur.)
(3) Il est le seul souverain qui, menacé par ses sujets révoltés, ait su faire face à l'orage et réprimer la révolution prête à engloutir sa dynastie. (Note de 1850.)