CHAPITRE XXXIIl
Employé auprès des divers ministres de Charles X, en Allemagne, où il était chargé de plusieurs missions secrètes, il peut dire bien des choses d'un grand intérêt, et, quoiqu'il y mette une sorte de réserve et de discrétion, ce qu'il se laisse aller à dire mériterait, en plus d'une circonstance, d'être recueilli. Voici plusieurs détails historiques que je tiens de lui.
Lorsque la grossesse de la duchesse de Berry fut un fait constant, une Bretonne de haute vertu, de grande piété, et d'un dévouement plus grand encore, Mlle de Kersabiec, proposa de se déclarer enceinte et de simuler une couche, quand viendrait le moment de la délivrance de la princesse, dont on aurait caché la grossesse.
Le sieur Deutz, qui a trahi la princesse, sa bienfaitrice, est d'origine juive. L'un de ses oncles étant devenu prêtre catholique, l'infâme Deutz eut également la pensée d'abjurer. Il fut placé, à Rome, au séminaire des jésuites, sous la direction du frère de M. Guibert de Valory, prêtre fixé actuellement à Gênes, et l'un des membres les plus distingués de la puissante congrégation. Encouragé par divers cardinaux, Deutz entreprit en Amérique quelques opérations commerciales qui, plus tard, le conduisirent en Angleterre. Parlant plusieurs langues, — l'allemand, l'anglais, le français, l'italien, — Deutz trouva moyen de se faire chaudement recommander, en qualité de guide, de protecteur, ou tout au moins d'interprète, à des dames françaises légitimistes, qui se proposaient de se rendre en Italie, et cette circonstance le fit entrer à Massa, au service de la duchesse de Berry.
C'est à Francfort que furent faites à Deutz, par des agents de la police française, les premières ouvertures pour découvrir le lieu où se trouvait la duchesse. Alléché par l'appât de l'argent, l'infâme Deutz demanda une plus forte somme que celle offerte, proposant de livrer sa bienfaitrice. A Nantes, il chercha à entraîner le maréchal de Bourmont chez la duchesse, afin qu'il s'y trouvât au moment de l'arrestation : le maréchal avait une course urgente à faire à la campagne et ne fut pas au rendez-vous.
Livourne, 15 février 1848.
Il y a six semaines, j'ai atteint Livourne, mon nouveau poste, et mon séjour à Trieste n'aura été, en efîet, qu'un passage intérimaire de trois mois (juillet à novembre 1847), ainsi qu'on me l'avait fait prévoir.
En quittant Païenne, j'avais obtenu un long congé que j'employai, en grande partie, à un beau voyage en Italie et en Suisse.
De Naples, où je fus l'hôte du duc de Montebello (1), puis du duc de Rivas (2), je gagnai Rome. Je fus voir le comte Rossi. Cet Italien, naturalisé Suisse, puis naturalisé Français, homme instruit, d'ailleurs, et même savant, que MM. le prince de Broglie et Guizot ont fait successivement, et en fort peu de temps, professeur de droit, doyen de la faculté, pair de France, comte et ambassadeur, ressemble à une momie mobile, et, dans le salon obscur où j'ai dû attendre son arrivée, son approche ressemblait à celle de la statue du commandeur, ou, plutôt, à la marche raide qu'aurait celle de Voltaire, si elle quittait son piédestal du vestibule du Théâtre-Français. C'est un homme d'Etat d'une haute capacité, un de ces hommes qui, on peut le penser, seront déclarés « grands » par- la postérité (3).
A Venise, j'occupai à l'hôtel du Lion Blanc, sur le grand canal, non loin du pont du Rialto, l'appartement que venait de quitter Mme la comtesse de Marne (duchesse d'Angoulême), et l'hôtelier, qui m'avait pris pour un légitimiste de marque, fut fort désappointé quand je lui refusai net de payer l'appartement plus cher que le prix convenu, sous le prétexte « qu'il avait été honoré de l'auguste présence de Son Altesse Royale ».
Le duc de Rauzan, qui m'avait, en quelque sorte, donné rendez-vous à Venise, me fît faux bond. Il souffrait, selon ce
(1) Ambassadeur de France à Naples.
(2) Ministre de Russie à Naples.
(3) Sa mort par l'assassinat suffirait seule pour déshonorer la révolution romaine, si tant d'hommes ne s'étaient pas chargés de le faire. (iVote de 1853.)