‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 146 sur 223 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

qu'il m'écrivit plus tard, d'un de ces accès de goutte dont il était coutumier, ce qui ne l'empêchait pas, pendant que sa femme gardait son logis de la rue d'Anjou-Saint-Honoré (1) avec Mme de Circourt, sa fidèle dame d'honneur, de courir les routes du Dauphiné, en compagnie de sa fille, Mme de Pisançon, pour calmer, sans doute, ses inquiétudes maladives de se savoir encore une fille à marier. Les trois filles d'Henri de Rauzan, toutes gracieuses qu'elles soient, sont assez massives, ce qui les a fait surnommer par mon spirituel et caustique ami Blanriez (2) « les forts détachés ». La fille qui reste à pourvoir est Félicie, et, certes, comme filleule de Mme de la Rochejacquelein, elle ne sera pas difficile à caser. Que Rauzan se rassure (3)!

Pour visiter Venise et ses splendeurs, j'eus, à défaut de Rauzan, sa commère, la marquise de Bonnay (4). Celle-ci était, assurément, la plus aimable des cicérone, mais avait l'esprit occupé surtout de la comtesse de Lucchesi-Palli et du comte de Chambord, alors installés tous deux dans leur beau palais du grand canal. Lido, Saint-Marc ou Palais des Doges, toutes nos promenades aboutissaient au palais Lucchesi- Palli, au balcon duquel nous vîmes plusieurs fois l'ex-duchesse de Berry et son fils. J'ai beaucoup connu le duc de Berry, et je puis dire que le comte de Chambord est infiniment mieux que son père. Bien placée sur ses épaules, sa tête est fort belle. Il a de l'embonpoint, sans être ce qu'on appelle gros, et sa claudication est moins prononcée qu'on ne l'avait dit.

Chaque fois que le comte de Chambord apparaissait à son balcon, Mme de Bonnay, l'ardente légitimiste, ne manquait jamais de me dire : « Voici le roi de France, mon cher cheva-

(2) Mon ami Tellier de Blanriez, consul général à Gênes, prit sa retraite en 1847, et eut pour successeur M. Alletz de Cyprey, destitué en même temps que moi en 48. M. de Blanriez est un des hommes les plus spirituels et les plus mordants que j'ai connus. {Note de V auteur.)

(3) En mars 1849, Félicie de Rauzan a épousé le comte de Blacas. (Note de fauteur.)

(4) Mon fils a eu pour parrain le duc de Rauzan et, pour marraine, la marquise de Bonnay. (Note de l'auteur.)

lier. Ce vilain Louis-Philippe que vous servez n'est que le roi des Français... Ah! ces d'Orléans!... Quelle famille néfaste! Quels rôles monstrueux ils ont rempli!... Ils nous ont fait bien du mal depuis 1774!... » Je revoyais alors la figure sévère et si pâle du défunt marquis de Bonnay. C'était bien ainsi que m'aurait parlé ce fidèle serviteur des Bourbons.

De mon court séjour à Triesto, je ne trouve rien de digne d'être noté ici. Je quittai le port autrichien, le 17 novembre (1847), et, après une huitaine agréablement passée à Florence, chez le ministre de France, le comte Hippolyte de La Rochefoucauld, je suis arrivé à Livourne, le 26.

Mon prédécesseur, l'aimable baron Anatole Brenier, était nommé au ministère. Il m'attendait au débarcadère du chemin de fer, ainsi que le vice-consul, M. Poggi. Né dans l'île de Corse, ce dernier appartient à une très ancienne famille qui, il y a plusieurs siècles, a gouverné Lucques. J'ajouterai que, dans cette ville, on a encore gardé, en souvenir de l'un des Poggi, un proverbe qui ne dénote pas une grande douceur de caractère chez le personnage qui en fut l'objet : Quando Poggi poggiara, Lucca tremara.

M. de Bacourt vient d'être nommé ministre de France à Turin. Bon choix, malgré qu'il soit peu dépensier et que les bouches piémontaises s'ouvrent contre l'ambassadeur, quand il n'y jette rien.

Blanriez m'écrit qu'il bénit le ciel d'être à la retraite, et, surtout, de n'être pas employé en Italie, pays qui lui paraît être devenu « bien porté aux polissonneries révolutionnaires et destiné à donner du fil à retordre aux plus malins ». Que c'est vrai! Que d'événements accomplis depuis peu dans le monde politique!... En Italie, le développement des idées soidisant de progrès, c'est-à-dire de l'anarchie; la liberté de la presse à Naples, en Toscane et en Piémont!... Une constitution représentative accordée le 29 janvier au royaume des Deux-Siciles!... au Piémont, le 8 février, et à la Toscane,

(1) Lorsque ces lignes ont été écrites, j'étais encore bien loin de penser à la possibilité du 24 février. (Note de V auteur.)

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