CHAPITRE XXXIII
le 11!... Une guerre civile en Suisse, et de tristes, bien tristes excès commis à Fribourg et ailleurs, contre les hommes, contre les propriétés, contre la liberté, au nom de laquelle le parti radical des Ochsenheim et des Fazy prétend avoir combattu!...
Agen, décembre 1848.
Quand je reprenais la suite de mon mémorial, à Livourne, il y a dix mois, combien j'étais éloigné de soupçonner les événements qui allaient me forcer à l'interrompre encore!... Et depuis, les préoccupations qu'entretenaient ces événements et ceux auxquels a donné naissance en Europe le fatal 24 février, se sont opposés à ce que je reprisse la plume.
Que de maux en France, en effet, que de maux partout sont venus fondre sur notre malheureuse Europe!
Des troubles politiques dans toute l'Italie : à Naples, à Rome, en Toscane, à Livourne, à Gênes. De même, en Allemagne : à Vienne, à Berlin, à Francfort. Et, en France, des hommes qui voulaient ramener la Terreur de 1793 et relever l'échafaud, et d'autres qui prêchaient l'annulation de la famille, le socialisme, le communisme, l'attaque à la propriété, disant : « La propriété, c'est le vol. »
Je logeais encore à l'hôtel San-Marco, à Livourne, très désireux d'aller prendre possession de la charmante villa que j'ai occupée jusqu'au l^»" septembre 1848, lorsque le capitaine d'un sloop corse, venu en quatre heures de Bastia, poussé par un vent violent, accourut me dire qu'à Bastia on parlait de troubles à Paris, de l'abdication du Roi, de la Régence remise entre les mains de Mme la duchesse d'Orléans... Je m'empressai d'expédier, dans la nuit, un exprès au comte de La Rochefoucauld. Deux jours après, les nouvelles devinrent plus précises et plus graves. Il s'agissait tout simplement de la fuite de la famille royale et de la proclamation de la République!... Je ne pouvais pas y croire; mais la nouvelle avait un caractère trop positif pour qu'il me fût permis de douter longtemps, et je fis partir un nouvel exprès pour aviser le comte de La Rochefoucauld. II. :âO
Le 3 mars, le paquebot-poste, le Périclès, entra àLivourne avec un pavillon que, par je ne sais quelle erreur, on croyait devoir être celui de la nouvelle république : blanc à la hampe, bleu au centre, rouge à la partie flottante. Tout ce qui se passait en France était contre mes convictions. Le nouveau gouvernement qui venait d'escamoter la monarchie et de contraindre, par son audace, la France à devenir républicaine, n'avait point mes sympathies. J'avais enfin le pressentiment que les hommes du gouvernement provisoire allaient peupler de leurs créatures les meilleurs postes diplomatiques et consulaires, et que, dès lors, je ne tarderais pas à recevoir brutalement un successeur... Mais, derrière ce gouvernement provisoire était le pays, ma patrie, que je servais avec honneur et loyauté depuis trente-deux ans; aussi ne voulus-je point, dans un moment difficile, déserter mon poste, préférant en être relevé d'une manière quelconque. Force m'était donc d'adopter le nouvel ordre des couleurs du pavillon porté par un bâtiment de l'Etat, et je disposai ainsi le drapeau du consulat général. Tout était confusion, paraît-il, car cette disposition des couleurs du Périclès était une erreur, et, peu de jours après, il fallut faire rétablir le pavillon tel qu'il était pendant l'Empire et pendant la monarchie de Juillet, c'est-à-dire bleu, blanc, rouge. Je m'abstins, toutefois, d'y faire inscrire les mots : « Liberté, Egalité, Fraternité », devise mensongère, que le temps effacera du drapeau, parce que les hommes, par toutes leurs actions, semblent s'étudier à démontrer que ces trois mots, si beaux quand ils sont une vérité, restent vides de sens au milieu des passions des partis; des partis qui transforment la liberté en licence, en tyrannie souvent; qui ne connaissent la fraternité qu'à la manière de Gain et d'Abel, d'Etéocle et de Polynice; qui ne comprennent Végalité qu'en établissant un niveau pour toutes les classes, abaissant les plus élevées à la taille des plus basses, au lieu de chercher, par de bonnes institutions et par l'éducation, à élever celles-ci à la hauteur des premières, chose difficilement réalisable, il est vrai.