CHAPITRE XXXIV
Le gouverneur de la ville, le général Sproni, qui a eu, pour successeur, d'abord M. de Bergagli, bon homme quoique manquant de cervelle, et fat, fort satisfait de sa personne, et, surtout, du tour de cheveux à la Salvandy et à la Spontini qu'il avait adopté, et, plus tard, un ancien colonel qui fit triste figure devant l'anarchie livournaise.
Le gonfalonier, le comte de Larderel, Français originaire de Saint-Etienne. Il est devenu fort riche par l'industrie de l'acide boracique, a fondé d'immenses établissements dans les Maremmes, élevé un fort beau palais àLivourne. Brave et digne homme, chef d'une excellente famille, composée de sa femme, trois fils et deux filles, dont l'aînée est la baronne Dufour.
M. et Mme Hall, fort bien tous deux et faisant le ménage le plus uni. Mme Hall, née à Cadix et fille d'un consul général anglais dans cette ville, est une des plus jolies et des plus gracieuses femmes que j'ai rencontrées dans ma vie, et l'on pourrait dire d'elle ce que le roi Louis de Bavière a dit de la grande-duchesse Olga : « Rêve pour le poète, modèle pour le peintre. »
La princesse Wolkonska, femme du grand maréchal de la Cour de Russie, Peu de temps après mon arrivée à Livourne, la princesse partait pour voyager en Egypte : elle m'écrivit du pied des Pyramides, plaisantant sur la petite anarchie qu'elle avait laissée à Livourne, et se doutant bien peu des déplorables événements qui s'étaient développés sur tous les points de l'Europe, depuis qu'elle l'avait quittée.
Feuillet de Couches, mon vieil ami, chef du protocole aux affaires étrangères, qu'on a surnommé Feuillet-Volant, parce qu'il y a quelques années, il eut un procès assez retentissant, comme ayant été accusé d'avoir dérobé à la Bibliothèque royale un autographe de Michel Montaigne (1).
Le comte Alphonse de Rayneval, fils de mon ancien chef de Berlin, qui revenait d'Italie avec sa femme, et qui, depuis,
(1) Devenu introducteur des ambassadeurs de l'empereur Napoléon III. (Note de 1853.)
a été envoyé à Naples, en qualité de ministre plénipotentiaire (1).
Le baron de Bourqueney, ambassadeur du Roi à Constantinople, qui rentrait en France avec sa gracieuse, gaie et spirituelle épouse (2).
Le commandant Fournier, du bâtiment à vapeur le Météore, venu porter des fusils envoyés à la Toscane par le gouvernement de Louis-Philippe.
Le baron de Bussières, ambassadeur du roi Louis-Philippe à Naples, rentrant, après le 24 février, en France, sans domestique, avec 25 louis seulement dans sa poche, n'ayant pu se procurer d'argent à Naples, malgré son immense fortune, par suite de l'état de stupeur et de défiance dans lequel était tombé partout le commerce.
La marquise de Bonnay, qui n'a pas manqué de me dire ironiquement : « eh bien! Et vos d'Orléans! Les voilà à plat!... Ils le méritaient bien... Ils sont punis par où ils ont péché... >'
M. Adolphe de Montigny, destitué de son poste de chancelier de l'ambassade de Naples, où il avait été remplacé par un individu, noté à la police de cette ville, comme ayant attenté à la vie de son père et ayant violé sa sœur. M. de Montigny rentrait en France, en compagnie de sa femme. la spirituelle Antonia, dont la correspondance pourrait lutter avec celle de Mme de Sévigné, et ses deux jolies filles Claire et Hélène.
Le prince DemidofT, qui a épousé la très belle princesse Mathilde, fille de Jérôme Bonaparte. Ce jeune homme gracieux et instruit, mais quelque peu pédant, vint à Livourne pour offrir à l'amiral Baudin et à son escadre un grand déjeuner auquel j'assistai.
M. de Kakoschkine, mon très vieil ami, ministre de Russie à Turin, qu'il a quitté quand le roi Charles-Albert s'est décidé follement à entrer en Lombardie, où il a trouvé des populations ingrates et un vieux soldat qui l'a battu à plate couture.
- (1) Aujourd'hui ambassadeur à Rome. (Note de décembre 1853.) (2) Aujourd'hui ambassadeur à Vienne. {Note de décembre 1853.)