‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 152 sur 223 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Le général Tiburce Sébastiani, qui commandait à Paris, aux fameuses et malheureuses journées de Février, et qui m'a donné des circonstances de détail prouvant que la famille royale a trop facilement abandonné la partie.

Le prince Napoléon Bonaparte, fds de Jérôme, beau parleur, d'une grande taille, pom^vu d'une figure qui reproduit parfaitement bien celle de l'empereur Napoléon, son oncle. Il m'a raconté que, se trouvant, le 23 février, aux bureaux du National, il assista à une conversation qui démontre jusqu'à l'évidence que la pensée de la République n'existait même pas comme gouvernement possible, chez tous ces hommes qui la rêvaient depuis longtemps. Qu'on en juge!

L'un des interlocuteurs entendus par le prince émit la proposition de proclamer la République le lendemain :

— « Folio! s'écria Louis Blanc. Qui pense, en France, à la République, et qui en veut, excepté vous, moi et quelques autres?... Non, cette proposition ne saurait soutenir la discussion. Contentons-nous d'obtenir la régence, si nous pouvons...

— Mais la régence n'était pas un gain suffisant pour Lagrange, m'ajouta le prince Napoléon, et, bien que chacun parût content le 23 au soir, dans Paris, Lagrange groupa ses hommes du faubourg Saint-Antoine, et tira sur le chef du poste des affaires étrangères ce coup de pistolet qui provoqua une décharge escomptée par cet audacieux personnage; car, au moyen des cadavres qu'il releva et qu'il promena dans Paris, il ranima l'émeute. Au surplus, si au milieu du combat, on eût crié : Vive la République! la garde nationale, qui n'en voulait pas et ne la soupçonnait du reste point derrière ce qui se passait, aurait fait son devoir et la dynastie des d'Orléans eût été sauvée. »

Ce qu'il y a de consolant dans ces tristes jours de désordre et de révolution, c'est que la plupart des journaux n'ont pas hésité, dans des articles fulminants, à qualifier ce Lagrange ainsi qu'il convenait, en l'appelant : « Le pourvoyeur de cadavres. »

Mais je reviens à Livourne.

Dès la fin de l'année 1847, l'anarchie et la démagogie s'étaient donné rendez-vous à Livourne, et la presse clandestine avait tant fait, qu'à cette époque, la place était, pour ainsi dire, ingouvernable. Le marquis Ridolfi arriva précipitamment à Livourne, et, dans la nuit du 9 au 10 janvier (1848), fit arrêter un assez grand nombre de meneurs, et, notamment, l'avocat Guerrazzi. Mais, sottement, l'autorité chargée de l'arrestation de celui-ci négocia longtemps pour se faire ouvrir une porte fermée, et, étant enfin entrée, la police put se convaincre par l'examen de l'âtre de la cheminée, que des monceaux de papiers avaient été brûlés.

Guerrazzi et ses complices : la Cecilia et autres, furent transportés à l'île d'Elbe. Le marquis Ridolfi, à qui je parlais des papiers brûlés, me répondit qu'il y avait assez de preuves réunies, en l'absence de celles que l'on avait fait disparaître; mais, ou il se trompait, ou il ne voulait pas convenir de l'embarras dans lequel la police avait bêtement placé le gouvernement, car il ne devait plus y avoir de motifs de condamnation, puisque, quelques mois après, tous les individus arrêtés étaient remis en liberté. Cette aventure donna, au reste, d'autant plus d'ardeur à Guerrazzi. Quand, prisonnier, il avait quitté sa maison, il s'était écrié, en soupirant et avec rage : « Hier, gouverneur, maître de Livourne!... Aujourd'hui prisonnier!... » Sept mois plus tard, il était, de facto, gouverneur de Livourne, de Livourne qui avait rompu tous les liens d'obéissance au grand-duc, de Livourne livrée à l'anarchie!... Et, de ce piédestal qu'il s'était élevé dans ces temps de troubles créés et entretenus par lui, Guerrazzi est monté au ministère avec M. Montanelli, renversant l'honnête ministère du comte Caponi, lequel avait succédé à celui du marquis Ridolfi!...

Le Napolitain La Cecilia est l'un des quatorze individus qui furent arrêtés dans la nuit du 9 au 10 janvier, à la suite des trois journées d'anarchie provoquées par le sieur Guerrazzi. Ce La Cecilia, que le gouverneur de Livourne eut l'insigne maladresse d'aider à monter sur le pavois, en le priant de se rendre au palais du gouvernement et de parler du balcon à

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