‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 155 sur 223 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

toujours avec l'homme de sa confiance et de ses vengeances, l'homme de tête de son ministère, d'ailleurs. Après le dîner, un grand personnage, dont j'ai oublié le nom, appelle le marquis dans un salon d'attente et lui montre l'ordre royal qui prescrit son arrestation et son embarquement immédiat. Ainsi, le marquis del Caretto, le favori de son souverain, dut, en se levant du banquet royal, monter à bord du Nettuno, le plus mauvais sabot à vapeur des Deux-Siciles, sans avoir le temps, ni de changer de vêtements, ni de prendre congé de sa famille, ni même d'apprendre les motifs de sa disgrâce!... Le gentilhomme chargé de l'arrêter eut la charité de lui jeter son propre manteau sur les épaules, et lui remit, de la part du Roi, une somme destinée à pourvoir à ses premiers besoins, et « vogue la galère!... ». On dirait, vraiment, que les Bourbons de la branche aînée ne savent pas se séparer avec franchise des ministres qui ont joui de leur confiance!... J'ai déjà, il y a bien des années, noté ce qui arriva, dans des circonstances analogues, à MM. Zéa y Bermudès, de Chateaubriand et de Martignac.

Après que le roi Ferdinand II eut ainsi agi traîtreusement avec son compère del Caretto, il arriva que, pour la honte éternelle de Livourne, le Nettuno fut inhumainement repoussé de ce port. Le vapeur napolitain se rendit alors à Gênes, où le marquis n'obtint pas la permission de débarquer, mais où, du moins, on ne refusa au Nettuno, ni l'eau ni le charbon. Ce que fut la suite de la triste odyssée de l'ex-ministre de Ferdinand II, je n'en sais rien.

Plus haut, j'ai dit comment parvinrent à Livourne les premières nouvelles des événements de Paris et quels furent les motifs qui déterminèrent ma conduite et la résolution que je pris d'attendre ma destitution, au lieu de la prévenir en donnant ma démission. Certains républicains enthousiastes de la colonie française entreprirent de signer un acte d'adhésion et me firent demander de se réunir à cet effet au consulat général. Entre temps, l'un des plus acharnés républicains, le sieur Ollivier, frère de ce très niais représentant de Marseille siégeant

à la Montagne et répondant au prénom de Démosthène, entraîna un certain nombre de Français chez lui, disant que l'on ne pouvait plus me regarder comme le consul général de France, puisque je tenais mes pouvoirs du « tyran ». Cependant, une quarantaine de mes compatriotes vinrent, le 6 mars, au consulat général, et y signèrent un acte que je me bornai à faire enregistrer. Je dirai, en passant, que cet acte avait été rédigé pai' l'avocat Ai'mand, alors républicain ardent, mais qui, en présence de toutes les stupidités et ignominies qu'ont accomplies le gouvernement provisoire et la commission executive, a tellement changé d'opinion, que je l'ai entendu désirer le retour d'Henri V, pour mettre fin à l'anarchie et aux maux qu'il prévoyait pour le pays!... J'envoyai le papier à Paris, mais je restai en dehors de l'acte luimême, auquel je déclarai ne pas vouloir m'associer, puisque je n'avais, par le fait, reçu encore aucun avis officiel.

Ah! quelle séance!... Parmi les aboyeurs les plus citoyennisant leurs discours en me parlant, il y en avait qui voulaient s'emparer du drapeau du consulat, et le promener dans la ville, en criant : « Vive la République italienne!... » D'autres proposaient de former un banquet, que je présiderais, banquet auquel seraient convoqués des républicains toscans et où l'on boirait à la République italienne... Je me refusai énergiquement à tout cela, et je finis par persuader les plus énergumènes, notamment Caïus-Gracchus Bouillon, individu qui, pour faire honneur sans doute à son nom, se disait « républicain de naissance ». Puis, je déclarai, qu'aussi longtemps que je serais sans nouvelles officielles, je resterais fidèle aux doctrines réglant les relations internationales; que je ne me prêterais à aucun acte de nature à blesser la susceptibilité des autorités toscanes, et que, ne pouvant regarder l'acte d'adhésion qui venait d'être signé comme régulier, je réunirais les Français, officiellement, pour en signer un autre, aussitôt que le nouveau gouvernement serait entré en rapport avec moi.

Le lendemain, 7 mars, je reçus la circulaire du 28 février de M. de Lamartine aux membres des postes diplomatiques et

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