CHAPITRE XXXIV
consulaires (1). Dans l'intention où j'étais de ne pas quitter mon poste comme un déserteur, au moment où la position se faisait ditïicile et délicate, et ayant, comme je viens de le dire, annoncé aux Français que je les convoquerais, pour dresser un acte régulier, aussitôt réception d'un avis officiel, je fis porter au domicile de chacun d'eux une publication, dans laquelle je crus devoir reproduire les expressions de M. de Lamartine, afin d'éviter, parmi mes compatriotes de Livourne, le retour de la scission qu'avaient créée les menées du sieur Ollivier. En même temps, je m'empressai d'aller prévenir le gouverneur, M. de Bergagli, que, pour aller au-devant de tout prétexte de désordre, je comptais arborer, sur la maison du consulat général, à partir du 8 mars, et pendant plusieurs jours, de midi à 3 heures, le drapeau républicain (2), et faire placer, sur mon hôtel, les mots « consulat général de la République française ». M. de Bergagli me répondit qu'il ne pouvait autoriser semblable chose; qu'en me laissant faire, il empiéterait sur l'autorité de son souverain, lequel n'avait point encore reçu notification officielle de l'établissement de la nouvelle république; et que, même, il s'y opposerait, par tous les moyens en son pouvoir...
Je fis envisager au gouverneur les inconvénients qui pourraient résulter, pour la tranquillité de la cite, de la mauvaise
(1 ) A M. de Cussy, consul général de la République française à Livourne :
« Monsieur, le gouvernement de la République française me confie le portefeuille des affaires étrangères. C'est de moi, désormais, que vous recevrez les instructions que la nouvelle forme du gouvernement et l'attitude calme mais imposante de la France commandent à ses agents auprès des puissances étrangères.
;< Dans peu de jours, je vous adresserai une circulaire générale qui résumera la politique extérieure que le gouvernement provisoire aura rélléchie et délibérée.
'( Si vous servez cette politique avec sincérité, dignité et mesure, vous trouverez en moi un appréciateur juste et bienveillant de vos actes, heureux de faire valoir à tout leur prix les services que vous rendrez à la nation.
' Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
« Lamartine. »
(2) Pour comprendre ce que l'auteur veut dire ici par « drapeau républicain », il faut se reporter à l'erreur provoquée par le pavillon du Périclès, le 3 mars, à Livourne. Voir chap. xxxm. {Note de l'éditeur.)
SàÈ SOUVENIRS DU CHEVALIER DE CUSSY
humeur qu'allaient manifester mes compatriotes républicains de Livourne; qu'il savait aussi bien que moi qu'il n'avait à sa disposition que de bien faibles et bien insuffisants moyens de répression; que, toutefois, je ne voulais point accroître les embarras de sa position, en le mettant dans le cas de m'adresser une notification d'abaisser mon pavillon, notification à laquelle je ne saurais obtempérer lorsque je me serai décidé à le hisser... Je terminai, en lui remarquant que je lui laissais toute la responsabilité des suites que pourrait avoir le refus qu'il me faisait. D'autre part, comme je ne voulais pas que cette circonstance devînt l'origine de troubles dans la ville de Livourne, j'envoyai, pendant la nuit, une estafette au comte de La Rochefoucauld (1), en lui disant de voir les ministres toscans pour leur faire connaître ce qui se passait et ce qui pouvait se passer encore. J'ajoutai à M. de La Rochefoucauld que « je m'engageais à maintenir les mauvaises têtes de ma colonie, si je leur donnais la satisfaction de contempler, pendant deux heures seulement, le drapeau républicain arboré sur la maison consulaire ». Les ministres toscans, effrayés des conséquences que je faisais entrevoir, répondirent à M. de La Rochefoucauld : « Que M. de Bergagli n'était qu'un sot et qu'ils s'en rapportaient parfaitement à ma prudence... » La réponse du comte de La Rochefoucauld m'était arrivée à 1 1 heures, par le chemin de fer; à midi, le drapeau de la République française était hissé et il restait arboré sur le consulat pendant la séance de signature de l'acte officiel d'adhésion. Quant au banquet rêvé par les énergumènes, il n'eut pas lieu, et, pour cette fois, la tranquillité de Livourne ne fut pas troublée...
Le 13 mars, arriva à Livourne un petit bonhomme à figure chafouine, Eugène Ganneron, porté sur la liste de bord du paquebot-poste qui l'amenait comme « commissaire de la République », se disant, de plus, « aide de camp du gouvernement provisoire », porteur, d'ailleurs, d'un passeport de M. de Lamartine. A en croire le petit Ganneron, sa mission consis-
(1) Ambassadeur de France à Florence.