‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 158 sur 223 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

vice funèbre pour les républicains « glorieusement « tués pendant les fatales journées.

J'ouvris donc une souscription, en tête de laquelle je Crus devoir m'inscrire — Faiblesse déplorable! Je n'ai jamais plus sincèrement regretté une somme d'argent — pour 150 francs; et quelle ne fut pas ma surprise de constater que mes Français républicains de Livourne qui voulaient se goberger en un banquet fraternel se gardèrent bien de contribuer de leurs deniers personnels à la fameuse souscription!... Je n'eus point à relever le nom de M. Cipriani, le promoteur de la goinfrerie projetée, ni celui de Gaïus-Gracchus Bouillon, le « républicain de naissance », ni celui d'Ollivier, le pur démocrate, le frère du grand niais Démosthène Ollivier, pas plus que celui d'Armand, le farouche républicain, depuis devenu légitimiste, ni que ceux de tant d'autres ejiisdem jarinœ. Seuls, une quinzaine de Français de Pise et de Lucques me firent parvenir leur obole, et je pus envoyer au ministère 600 francs environ. Je me hâte d'ajouter, entre parenthèse, que jamais il ne m'a été accusé réception de cet envoi, et, probablement, ces 600 francs auront été, avec tant d'autres, rejoindre les 200 millions laissés dans le trésor par l'honnête M. Dumon, ministre des finances du gouvernement royal, millions que les onze « sages » du gouvernement provisoire ont gaspillés f>t dont ils ne pourraient aucunement rendre compte.

Voilà pour la souscription pour les blessés républicains de Février! Quant au service funèbre, il eut lieu, décent, mais sans luxe. Quelques-uns des plus farouches patriotes de mes administrés, ayant à leur tête le sieur Cipriani, vinrent au consulat porter leurs doléances sur cette cérémonie « trop mesquine pour des victimes d'une aussi grande cause!... » Je repondis sèchement à Gipriani, le porte-paroles :

« Aucun, parmi vous, n'a, que je sache, souscrit pour les blessés républicains, vos frères; je n'aurais pas voulu, dès lors, m'exposer à proposer, ainsi qu'il a été fait à Florence, un service somptueux, par souscription, entre les colons français. Toutes choses devant donc rester à ma charge, trouvez bon,

je vous prie, citoyens, que je regarde ce qui a été fait comme largement suffisant... »

Et je laissai le sieur Cipriani tourner les talons et gronder entre ses dents : « Sale aristocrate, tu me le paieras!... » Les grognements du farouche patriote ne m'émeuvaient pas : je me savais destitué d'avance.

Durant cette corvée de service funèbre à laquelle j'assistai tellement à contre-cœur, que de fois j'ai voué, in petto, aux dieux infernaux, ceux pour lesquels les prêtres psalmodiaient le De projundis!... Dans mes prières à Dieu, je substituai à ces émeutiers tués par les défenseurs de l'ordre, les hommes que les balles de ces vauriens avaient abattus.

Après cette confession sur ces deux mauvaises actions de position que je me reproche — la souscription et le service funèbre — je n'ai plus, je crois, grand'chose à dire de mon temps de consul général à Livourne.

Je noterai, cependant, le passage de M. de Forbin-Janson, jeune homme fort comme il faut, et des plus candides en matière de convictions politiques. Il se rendait à Rome, comme secrétaire de l'ambassade de France, et m'assassinait de questions dans le genre de celles-ci :

« Ne croyez-vous pas qu'on m'en voudra dans ma famille?... Elle est légitimiste, ma famille... C'est un bien vilain gouvernement, n'est-ce pas, que celui qu'on a maintenant en France... Et je suis riche, vous savez. Je n'ai pas besoin de ma situation pour vivre... Mais, si je ne rejoins pas mon poste, je brise ma carrière, et c'est beau d'être diplomate!... »

M. de Forbin-Janson avait 100 000 livres de rente; toutes ses relations de parenté l'éloignaient du gouvernement au pouvoir, mais il était ambitieux. Que pouvais-je lui répondre, sinon une phrase dans laquelle j'intercalai ces mots que souvent j'avais entendu prononcer par le vénéré M. de Chateaubriand :

« Consolez-vous, jeune homme! Les gouvernements, Dieu merci! ne sont pas immuables... Et puis il rCy a que les sots gui ne veulent jamais changer d'opinion... »

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A ]a même époque, je vis passer, successivement, la plupart des ambassadeurs du Roi, ayant résigné leurs fonctions et rentrant en France. L'amiral Baudin me procura alors une grande consolation, au milieu du chagrin et du dégoût que j'éprouvai des événements qui se déroulaient en France. En apprenant la nouvelle, non encore officielle, de ma destitution prochaine, l'amiral recommanda à tous les commandants des vaisseaux de son escadre de m'aller faire visite, on disant : « Encore un excellent agent de l'Etat fauché injustement! »

Puis, je vis aussi Mme Benoit-Champy, allant rejoindre son mari, successeur du distingué comte de La Rochefoucauld à l'ambassade de Florence. Excellente femme que Mme Benoit- Champy, naturelle, obligeante, mais grosse comme une tour, mal fagotée, et vulgaire à faire crier!,.. Elle parle beaucoup; son mari, encore plus, et avec assez peu d'à-propos. Ainsi, la première fois qu'il vit Mme de La Rochefoucauld, ce fut pour lui dire qu'il trouvait que le poste de Florence était peu de chose pour lui!... Peut-être n'a-t-on pas été du même avis au ministère, car, un peu plus tard, ce bon M. Benoit-Champy a été transféré à Carlsruhe? En vérité, c'a été du guignon pour Mme Benoit-Champy d'arriver à Florence, puis à Carlsruhe, pour succéder, comme femme du ministre de France, à Mmes de La Rochefoucauld et Armand Lefebvre, si distinguées, si jolies, toutes deux!

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