‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 160 sur 223 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

gouvernement royal, M. Bastide n'a trouvé rien de mieux que de chercher à flétrir les gens honorables brutalement destitués!... Il est vrai, qu'être flétri par les sieurs Bastide et consorts, est plutôt un honneur! (1)...

Quant à ma propre destitution, elle fut tenue secrète et n'a jamais été signalée par les journaux. M. de Lamartine avait des vues personnelles sur le poste que j'occupais : il préparait un mariage pour sa plus jeune nièce. Mlle deCessiat, et réservait Livourne, comme cadeau de noces, pour son futur neveu, M. Sennevier de Jussieu, jeune homme sans expérience comme sans antécédents, qu'il porta d'un seul coup jusqu'au haut de l'échelle de la hiérarchie consulaire.

Le 16 avril, M. Benoit-Champy, nouveau ministre de la République française à Florence, m'écrivait, qu'en quittant Paris et lorsqu'il prenait des renseignements au ministère sur les agents consulaires de France en Toscane, il lui avait été assuré (|iit> ma position resterait intacte « quoiqu'on sût que j'étais inféodé à l'ancien ordre de choses ». Le 28 du même mois, l'un des gros bonnets du ministère, Feuillet d(^ Conches, m'écrivait, de son côté, qu'il avait pris des informations « en bon lieu » et qu'il savait que je ne serais point touché. Une autre personne fort bien renseignée, le baron Tellier de Blanriez, m'avait avisé dans le même sens, le 25... Or, le \?> mars, M. de Lamartine avait déjà signé l'arrêté qui me mettait à la retraite!... Mais il avait gardé le précieux arrêté dans son portefeuille, pour ne le faire connaître que lorsque, le mariage une fois décidé et le neveu nommé à ma place, il n'y aurait plus crainte de voir échapper le poste, sur lequel cinquante requins se seraient jetés, si on avait appris sa vacance avant la nomination d'un nouveau titulaire!...

Ce n'est pas tout. Le même jour, 13 mars, M. de Lamartine, comprenant bien qu'il faudrait à son jeune neveu un

(1) Ij"hoiniiiP (J'Elal qui a consigné son opinion dans un long et intéressant article, intituli- Tablettes d'une révolution (journal fie V Assemblée nationale, du 2 avril 1849) a une tout autre idée que M. Jules Bastide des diplomates et des consuls qui étaient en fonctions au 24 février 1848. (Note de Vautcur, juin 1849.)

collaborateur expérimenté, et oubliant le très mauvais goût qu'il y avait à faire connaître confidentiellement à mon subordonné que son chef ne l'était plus qu'en apparence, eut l'impudeur d'écrire à mon chancelier, M. Poggi, dont il avait appris l'intention de renoncer au service, « qu'il le priait de rester encore quelque temps chancelier à Livourne, que c'était un service personnel qu'il lui rendrait, ([u'il n'aurait pas lieu de s'en repentir, etc., enfin que M. de Cussy était mis à la retraite, et qu'il réservait in petto le consulat général pour un jeune homme qui travaillait dans son cabinet... » Surpris et, comme il me l'a dit, écœuré, M. Poggi me fit voir cette lettre.

Dès ce moment, je me disposai à remettre le service et je n'attendais, à cet effet, que l'avis officiel de ma révocation. Il se fit attendre longtemps encore. Je reçus la lettre de M. Bastide le 13 mai, et, le 25, je résignai mes fonctions.

Malgré la phrase impudente prononcée le 22 juin à la tribune par le sieur Bastide, contre les anciens agents diplomatiques et consulaires, je dois croire, d'après les termes de sa lettre du 8 mai, que je n'appartiens à aucune des catégories qu'il a établies : incapacité, immoralité, opinions politiques opposées au nouvel état des choses... Entre parenthèse, il eût pu me placer dans cette dernière catégorie, car. s'il est un parti méprisable, à mon avis, c'est bien celui dos émeutiers et des brouillons qui, sans savoir ce qu'ils mettraient à la place, ont si niaisement renversé une monarchie... Mais, pour en revenir à la lettre de M. Bastide, pourquoi donc alors ai-je été destitué?... Ne serait-ce pas par la seule raison que M. de Lamartine avait besoin d'un bon poste pour sa nièce?... Des lettres de M. de Verninac, et de M. de Lamartine lui-même, que je citerai plus loin, viendront à l'appui de ce que j'avance. En attendant, voici comment le sieur Jules Bastide m'annonçait, le 8 mai, ma destitution :

« Monsieur, j'ai l'honneur de vous annoncer que, par arrêté

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