CHAPITRE XXXV
du 13 avril dernier, M. Sennebier (1) a été appelé à vous remplacer en qualité de consul général de la République française à Livourne, et que vous avez été en même temps admis à faire valoir vos droits à la retraite.
« Je me plais, d'ailleurs, monsieur, à cette occasion (2), à rendre une entière justice à vos bons et honorables services dans la carrière consulaire.
« Signé : Jules Bastide. »
Je me bornai à accuser réception de cette lettre, en envoyant le procès- verbal de la remise du service entre les mains de M. Poggi. Cela, pour le sieur Bastide. Mais, vis-à-vis de M. de Lamartine, je ne crus pas devoir laisser passer, sans protestation, tout au moins confidentielle, la mesure prise contre moi au sujet du jeune neveu. Je trouvai, en effet, un peu osé cet acte de népotisme dont M. de Lamartine chargeait sa conscience, fort élastique du reste, si l'on observe tous les méandres de la route politique parcourue par M. de Lamartine. Cette route, la voici : Garde du corps du Roi; diplomate ultra-royaliste à Florence; député de toutes les nuances, successivement, avant et depuis 1830; écrivain haineux et frisant la démagogie dans les Girondins; républicain au 24 février, parce que Louis-Philippe n'avait jamais voulu lui confier un ministère; traître, dirai-je, à la duchesse d'Orléans, dont il s'était fait le champion dans la discussion sur la loi do régence; poète religieux dans ses premières Méditations et dans Jocelyn, puis poète quasi-licencieux dans sa Chute d'un Ange. Quels avatars!...
J'écrivis donc à ce ministre, républicain d'occasion, sur un ton ironique, mais avec les formes polies qu'il convient
(1) Jusqu'au 24 février, ce jeune tiomme s'appelait de Jussieu. Alors, M. de Lamartine trouva, sans doute, que ce nom était trop aristocratique: M. de Jussieu ne fut plus connu que sous le nom de Sennevier, et comme celui-ci était absolument inconnu au ministère, il se trouva que son nom y fut changé en Sennetier, même sur ses provisions consulaires. {Note de l'auteur.)
(2) « A cette occasion » est d'un à-propos admirable et vraiment digne du paltoquet qui l'a écrit! (Note de l'auteur.)
d'employer en pareil cas : « Que le nom de Lamartine m'étant toujours apparu depuis vingt-cinq ans comme le synonyme de généreux, d'honnête, de noble et de bon, je ne pouvais encore admettre qu'il m'eût dépossédé d'un poste qui était là récompense de toute une vie de travail et de loyaux services, uniquement pour le remettre à son neveu, acte qui blesserait également la morale et Véqiiité... Jusqu'à présent, du moins, je ne connaissais pas d'autre cause à ma destitution... Jeune encore, j'aurais désiré avoir l'honneur de continuer à servir mon pays... Cependant, contrairement aux engagements formels pris, en quelque sorte par lui, dans sa lettre circulaire du 28 février 1848, j'avais vu passer mon emploi en d'autres mains... »
Voici la réponse, tout entière de sa main, que me fit M. de Lamartine :
« Ce n'est pas moi qui vous ai mis à la retraite. C'est la Commission; ce sont vos trente-deux ans de services. Les révolutions ont besoin de places, et, quand elles sont paternelles (1), elles ne les cherchent que dans les emplois dont les titulaires ont accompli le temps légal de leurs services; vous étiez dans ce cas. Je ne me reproche aucun népotisme. M. Sennevier (2) avait huit ans de noviciat gratuit dans l'administration; je pouvais le récompenser mille fois sans vous déplacer... »
On le voit, .M. de Lamartine est un inconscient.
Depuis lors, et sous la date du 7 novembre (1848), j'ai reçu encore ce billet, rédigé à la troisième personne, de M. de Lamartine :
« M. de Lamai'tine a l'honneur d'informer M. de Cussy qu'il a recommandé vivement à M. de Lesseps le règlement de sa pension de retraite. Il serait heureux qu'une décision
(1) « Paternelles », le mot est joli!... C'est mieux, cependant, que s'il eût dit K Fratt^rnelles », car. malgré la fraternité inscrite sur notre drapeau et sur les monuments publics, ce mot a changé de sigrtification. (Note de routeur.)
(2) Décidément, en ce moment M. de Lamartine tenait beaucoup à ce que le mari de sa nièce ne s'appelât plus de Jussieu! (Note de l'auteur.)
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favorable vint lui prouvei- l'inlérêt qu'il lui porte. M. de Cussy peut être certain que la bienveillance de M. de Lamartine est d'avance tout acquise à monsieur son fils (1)... »
Outré de l'injustice dont j'étais la victime, M. de Verninac de Saint-Maur chercha, pendant la durée éphémère de son ministère de la marine — ministère qu'il accepta du général Cavaignac, par dévouement et par l'intérêt de notre marine et de nos colonies, dont le sieur Bastide était déjà parvenu à désorganiser le service — à me faire réintégrer dans mes fonctions; et il m'écrivit, le 1" août, que « M. Bastide, tout en reconnaissant ce qu'il pouvait y avoir eu de précipité dans la mesure qui m'avait atteint, s'est rejeté sur la théorie des faits accomplis et sur la difficulté de revenir en arrière... »
Voilà bien l'équité et la justice distributive comme l'entendaient les hommes du gouvernement provisoire, sortis du National/... Au reste, tout en étant reconnaissant à M. de Verninac de ses bons offices, je ne voulais pas d'emploi sous un pareil gouvernement.
Retiré à Soulliac (département du Lot) après son ministère, M. de Verninac m'a encore écrit le 29 janvier : « Sans avoir le temps de vous écrire, j'avais pris, pendant mon court ministère, celui de m'occuper de vous, et il n'a pas dépendu de moi qu'on ne vous laissât à Livourne. Mais on ne voulait pas mécontenter M. de Lamartine. D'ailleurs, on était embarrassé de trouver une autre place à sa nièce, je veux dire au mari de sa nièce... »
Au surplus, comment pouvoir se faire illusion sur le bon vouloir et l'impartialité de ces hommes?... L'âme bonne et candide de cet excellent Verninac leur faisait trop d'honneur, en les jugeant d'après ses propres sentiments : probe et juste, vir probus au sens rigoureux du mot, Verninac avait donc ou la bonne pensée, une fois ministre, de chercher à m'être utile, mais je n'ai jamais eu, quant à moi, la moindre espé-
(1) Je suis désolé de constater encore la duplicité de M. de Lamartine, mais il n'a pas du tout favorisé l'entrée de mon fils dans la carrière consulaire. Au contraire! {Note r'c 1853.)
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rance à cet égard. Ne m'avait-on pas écrit, confidentiellement, du ministère : « Je ne sais si, malgré vos excellents services, vous échapperez à l'avalanche désorganisante et destituante, car on veut atteindre tous les hommes qui ont obtenu quelque marque de distinction de M. Guizot, et ceux qui, sous son ministère, ont pris part à des négociations que ces messieurs, nos maîtres du National, regardent comme ayant été nuisibles à la France et à sa dignité... «
Et, comme complément et confirmation de cette opinion, un autre de mes amis m'écrivait quelque temps après : « Avez-vous lu la revue rétrospective de Taschereau?... Elle renferme un petit passage sur vous, extrait d'un rapport de M. Guizot au Roi. Il fait votre éloge, et cet éloge, venu de ce bord, vous a essentiellement nui auprès de la boutique à Bastide... » Je n'ai jamais lu la revue de M. Taschereau; mais tout cela s'enchaîne, se tient et s'explique l'un par l'autre.
Quoi qu'il en soit, je ne me trouve pas peu fier à la pensée que M. Guizot, avec qui j'avais eu, plusieurs années auparavant, des démêlés (1), ait cru devoir s'expliquer, en parlant au Roi, en d'aussi bons termes à mon sujet. J'ajouterai, à cette occasion, que, depuis que je suis à Agen, j'ai reçu, datées de Brompton, le 23 janvier dernier, les quel((ues lignes fort gracieuses qui suivent, de M. Guizot :
« Vous êtes de ceux qui n'oublient point et qu'on n'oublie point. J'ai su votre inique destitution, et l'ai regrettée pour le service public. Je me propose de retourner en France dans le cours du mois de mars et je serai charmé d'avoir le plaisir de vous revoir et de causer avec vous... »
Mais en voilà assez sur ma destitution, sur ses causes avouées et ses causes secrètes, sur les efforts de mes amis en ma faveur, sur leurs bons et touchants témoignages de sympathie, témoignages qui me sont parvenus de tous les points de l'Europe où, Dieu merci! je suis assez heureux pour avoir
(1) Voir chap. xxvin, xxix. xxxi.
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laissé des aiuiâ sincères. Et, ici, je veux, dès maintenant, payer un tribut de reconnaissance à cenx d'entre eux qui, en France, se sont si courageusement, mais si inutilement, entremis pour moi : MM. de Rauzan, de Rayneval, de Circourt, de Blanriez, de Flavigny, de Fontenay, de Lesseps, de Viel-Castel, Paul de Bourgoing, etc..
Une autre personne qui, elle aussi, m'eût défendu, si elle eût encore été de ce monde, c'est le vicomte de Chateaubriand. Depuis vingt-sept ans que nous nous étions connus à Berlin, nous ne nous étions jamais perdus de vue et il avait continué à s'intéresser à moi, me témoignant ses bontés en toutes occasions.
J'ai reçu dans ma vie bien des lettres de M. de Chateaubriand et je conserverai, comme dernier souvenir de cet homme illustre, une lettre du 21 juin 1848, de M. Maujars, son secrétaire intime, qui exprimait des espérances de rétablissement. Mais, quinze jours plus tard, le noble vieillard avait rendu sa grande âme à Dieu, ce beau génie avait cessé de luire, cette grande figure avait disparu de la scène du monde!
Au milieu de nos discordes politiques, la mort de ce merveilleux écrivain, de cet illustre homme d'Etat, n'a pas produit, triste chose à dire! l'effet qu'elle aurait dû produire, et qu'elle eût produit indubitablement, en tout autre temps.
Ses Mémoires d' outre-tombe le continuent encore sur la terre. Cet ouvrage fait beaucoup de bruit et a subi beaucoup de critiques. Mme de Bonnay, qui n'a jamais aimé M. de Chateaubriand, appelle ces mémoires « les mémoires d'un ultra-tombé. » C'est sévère. Peut-être, le grand homme s'est-il quelque peu diminué par cette publication posthume?... Cependant, qui l'a connu comme moi, doit reconnaître que la peinture qu'il fait dans ses mémoires, de son caractère mélancolique, dès sa jeunesse, est véritable. Si cet œil d'aigle savait devenir de feu, la pensée et la méditation le rendaient terne et voilé, et cet œil, sans éclat à certains moments.
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témoignait assez que le fond de la pensée de M. de Chateaubriand était la tristesse (1).
La Presse publie, concurremment, les Mémoires (Vouiretombe de M. de Chateaubriand et les Confidences de M. de Lamartine. Tant pis pour M. de Lamartine!
Quelle différence de style, d'âme, dans la description que l'un fait de Combourg, le vieux manoir où s'écoula sa jeunesse attristée, et dans le tableau que l'autre présente des habitudes intimes de la famille!... Dans l'une, comme dans l'autre description, on reconnaît le grand écrivain, un homme qui appartient à la catégorie des hommes éminents de l'époque, bien qu'à des degrés divers; mais, dans M. de Chateaubriand, toujours et partout, de la grandeur, de la dignité, de l'élévation, du naturel et de l'âme. Tandis que, chez l'autre, au milieu de phrases encadrant fort bien le sujet, trop souvent de l'afféterie, des sentiments torturés, de la sensibilité qui ne mérite plus que le nom de sensiblerie. Et, faut-il le dire?... des assemblages de mots, quelquefois, qui ne forment qu'un pathos semblant vouloir dire quelque chose et qui ne dit rien du tout.
Oui, M. de Lamartine est bien, selon l'expression de Blanriez, « le faiseur de phrases, périphrases et emphases, qui a fait tant de mal avec des mots ». En maintes circonstances, j'ai rencontré dans les Girondins cet assemblage de mots qui forment image, qui semblent, par un trait, vouloir incruster une pensée sur l'airain de l'histoire, et qui, en y faisant attention, sonnent bien à la première lecture et répondent creux à la seconde.
Ce défaut essentiel, je l'ai retrouvé dans le style des Confidences, dont le manuscrit, soit dit en passant, avait été livré à M. de Girardin plus d'une année avant la révolution
(1) Somme toute, il eût mieux valu, pour la gloire de M de Chateaubriand, qu'il n'eût point écrit ses Mémoires d'outre-tombe. Son sentiment du « moi » y paraît trop. De plus, son cœur n'y paraît pas à son avantage : il dit peu de bien de ses amis et parle trop fréquemment, avec une grande légèreté, d'un grand nombre d'hommes qui l'aimaient et qui s'en croyaient aimés. (Note de 1851.)