‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 163 sur 223 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

le Conseiller du peuple. Comme il se [fait l'éditeur de ses œuvres, une caricature a paru : ce sont deux cadres en regard, reproduisant le portrait de M. de Lamartine. Dans l'un, on le voit, écrivant à son bureau, avec ces mots : i820. Je médite. Dans l'autre, le poète est entouré de ballots de livres, et^ au-dessous, on lit : 1849. Je nCédite.

A l'occasion de cette nouvelle édition, M. de Lamartine a envoyé une lettre circulaire à la ville et à la province, et, dans Paris, il a fait porter des propositions de souscription à domicile. L'un de mes amis, M. Ferdinand de Wegmann, homme dévoué à l'ordre et à la légalité, ce que son empressement à s'armer de son fusil et à courir contre l'émeute a prouvé tout autant que ses articles courageux dans la Revue des Deux Mondes (1), n'a pu se retenir de répondre le billet suivant à la lettre de M. de Lamartine, qui, dit-on, a reçu plusieurs poulets de cette nature :

« Monsieur, j'aimais et j'honorais l'auteur des Méditations et des Harmonies. J'ai plaint l'auteur de la Chute d'un ange; j'ai méprisé l'auteur des Girondins et du Paratonnerre politique... Vous avez fait un mal incalculable à la France. N'espérez pas qu'elle vous pardonne... Que la Montagne souscrive à vos œuvres! Moi, je ne donne qu'aux bons pauvres... »

Le comte de Mareuil m'a raconté tout récemment, qu'il répondit à la proposition de souscription de M. de Lamartine « qu'ayant été ruiné par la révolution do Février, il n'avait pas d'argent, mais qu'il avait du vin de Champagne, et qu'il pourrait donner une bouteille par chaque volume... » Après un certain laps de temps, le grand poète a écrit pour accepter.

Ceci me fait transcrire ici une assez curieuse anecdote que je tiens de M. Gustave Blanquart de Bailleul (2).

En 1789, après la prise de la Bastille, la ville de Paris adressa à chacun des districts de la France une pierre de

(1) Notamment, celui du 15 mars 1848, sur » le comité électoral central r>, signé XXXX. {Note de Vauteur.)

(2) En 1850, M. Gustave Blanquart de Bailleul a été nommé conseiller de préfecture à Agen. Il est neveu du général Randon. (Note de l'auteur.)

la fameuse forteresse. M. de Bailleul, grand-père de Gustave, qui, alors, était procureur syndic du district de Calais, répondit pour remercier, et, par un vif sentiment de gratitude, qui n'était qu'une moquerie, il envoya avec sa lettre un morceau de la corde qui, sous Edouard III, avait dû servir à pendre Eustache de Saint-Pierre!

Lors de mon dernier séjour à Paris, j'assistai, un soir, à l'Opéra, à la représentation du Prophète, en compagnie du baron de Blanriez et de M. et de Mme Drouyn de Lhuys. La loge voisine de la nôtre était occupée par une famHle amie des Drouyn de Lhuys, et, pendant un entr'acte, j'entendis l'un de ces messieurs nos voisins, un jeune médecin fort communicatif et parlant très haut, qui, ne me connaissant pas, racontait à M. Drouyn de Lhuys les circonstances qui avaient amené son mariage, et comment, une fois marié, il n'avait plus voulu « lâcher sa carrière pour accepter les emplois avantageux que son ami Lamartine lui avait offerts, notamment le consulat général de Livourne!... » Sans doute, le projet de mariage entre Mlle de Gessiat, nièce de Lamartine, et M. Sennevier de Jussieu n'était-il pas, à cette époque, définitivement arrêté.

A son arrivée à Livourne, mon jeune successeur et sa femme vinrent nous faire visite. M. Sennevier de Jussieu — car, loin de Paris, le « mari de la nièce » avait cru pouvoir reprendre son nom aristocratique — est bien de figure et de manières. Ce jeune couple était gêné à faire pitié, et, par son attitude, semblait nous dire : « Pardonnez-nous, ce n'est pas nous qui avons manigancé tout cela... »

Dès le début de M. Sennevier de Jussieu, plusieurs circonstances ne lui ont pas été favorables. A son installation, en présence de la colonie française, un de nos compatriotes crut devoir exprimer des regrets à mon sujet, et mon pauvre successeur, qui sentait son insuffisance et croyait voir un reproche à lui adressé, balbutia niaisement un : « Ce n'est pas ma faute... Et puis, si ce n'eût pas été moi, c'eût été un autre qui serait venu!... » Sa femme, faisant, dans un salon,

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