CHAPITRE XXXV
l'éloge du général Cavaignac, dit que la commission du pouvoir exécutif avait choisi son mari « parce que sa mère, à elle, était une bonne républicaine. » Ce à quoi quelqu'un — le comte de Larderel, je crois — répondit : « trop républicaine sans doute, républicaine de 1793, car on l'a surnommée la mer rouge... » Enfin, à l'époque des troubles sérieux de Livourne, quand l'émeute de la rue en arriva aux coups de fusil, les jeunes époux, effrayés peut-être ou du moins, on le crut — partirent précipitamment pour Florence. Tout cela prêta à rire à leurs dépens.
Plus tard, la colonie française eut à manifester son mécontentement, à l'occasion d'une insulte faite au pavillon français, pour la réparation de laquelle elle accusa le consulat de mollesse. Et, encore, à l'occasion d'une circulaire assez sotte du gouvernement toscan, annonçant aux consuls que « se trouvant sans autorité à Livourne, il se déchargeait à l'avance de toute responsabilité dans les attaques qui pourraient être portées aux personnes et aux propriétés des étrangers. » Chacun des consuls se hâta de communiquer cette étrange circulaire à ses nationaux, en protestant avec force contre cette nouvelle doctrine du droit des gens. Seul, le consulat général de France ne fît rien connaître à ses administrés, qui ne surent l'existence de la singulière circulaire du gouvernement toscan que par le bruit public... Mais le consul général de France, tout nouveau, jeune et sans expérience, était à Florence!...
Après tout, puisque, par mon passé, mes attaches et mes relations politiques, j'étais sacrifié d'avance, autant vaut que j'ai servi le népotisme de M. de Lamartine, « ce républicain d'occasion ». J'ai été remplacé par quelqu'un de propre, ce qui m'attriste moins que de voir à mon poste un individu comme le cocher barricadeur nommé consul à Cadix, ou comme cet infime rédacteur du National, M. Maillefer, marié à une petite couturière à la journée, et qui a été bombardé consul général à Barcelone, puis à Palerme, au milieu d'une aristocratie élégante. Certes, M. Sennevier de Jussieu, par
l'éducation et les manières, sort de ce fumier-là comme une rose, malgré que, selon ce que m'écrit le spirituel et mordant baron de Blanriez, « il soit de ceux qui, un jour, rendront à Dieu une âme toute neuve, s'en étant peu servi. »
J'ai donc été victime du népotisme de M. de Lamartine. Peut-être savait-il que j'avais les moyens de vivre?... Mais, si j'avais été pauvre et que je l'eus supplié de me conserver ma situation, en lui disant : « Il faut bien que je vive! », ne m'aurait-il pas répondu par ce mot fameux, qu'on a, en France, attribué à des ministres de différentes époques : « Monsieur, je n'en vois pas la nécessité!... »
Ayant remis mon service, un peu triste de voir ma carrière terminée si brutalement, mais consolé, dans une certaine mesure, par la pensée de ne plus avoir aucun rapport officiel avec les républicains, sincères ou d'occasion, qui détenaient le pouvoir, je fis mes préparatifs de départ.
Après ma vie de nomade, en quelle ville de France allais-je porter mes pénates?... De mes sœurs, Mmes Terrain de Lamotte et Bauny de Léris, l'une était morte, et, quant à l'autre, nos relations s'étaient depuis longtemps refroidies. Ma femme et moi prîmes le parti de nous établir près de mon vieux père, fixé aux environs d'Agen, depuis une vingtaine d'années qu'il avait pris sa retraite de directeur des domaines et de l'enregistrement du département du Lot-et-Garonne (1). En ce pays de Gascogne, j'avais, du reste, quelques parents du côté de ma grand'mère, née d'Agasson.
C'est au milieu des barricades et en pleine révolution, maîtresse de la place, grâce au manque d'énergie du gouverneur, que je quittai ma jolie villa de Livourne, dans les deux ou trois premiers jours du mois de novembre (1848). Je voyageais dans ma voiture, mais avec quatre bons chevaux de voiturin, qui devaient me conduire jusqu'à Gênes, et
(1) Mon père mourut le 14 mars 1851, à l'âge de quatre-vingt-sept ans. Je pris alors le titre de « baron », ne voulant pas porter le nom et le titre de « marquis de Bligny » que prenait naturellement l'aîné de ma famille. (Note de 1853.)