‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 165 sur 223 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

qui m'ont mené jusqu'à Nice, où j'ai pris des chevaux de poste. Dans la plus grande partie de l'Italie, le service de la poste est mal organisé et les maîtres de poste peu complaisants, tandis qu'avec les vetturini, si le voyage est plus lent, on s'épargne de nombreux ennuis, surtout dans les Etats romains.

Le pays où, dans tout le cours de ma carrière, j'ai vu le service des chevaux de poste le plus régulièrement fait et avec la plus grande économie de temps, de difficultés et de disputes pour les voyageurs, c'est le royaume de Prusse. J'ai, vu, toutefois, des exceptions, et voici, à ce sujet, une chose assez plaisante qui m'arriva dans ce royaume, en 1820 ou 1821, et que je ne crois pas avoir transcrit dans mon mémorial.

Je voyageais avec le marquis Alfîeri, regagnant la capitale de la Prusse en chaise de poste. A je ne sais plus quel relai, assez voisin de Berlin, le maître de poste voulut intervenir entre nous et le postillon qui réclamait indûment le montant d'un péage de barrière (1). Il le fit maladroitement, et non ])as commue un homme auquel sa position donnait quelque droit de parler. Si bien qu'Alfieri, impatienté, lui dit : « De quoi vous mêlez-vous? » Cet homme ne répond rien, part et revient quelques minutes après, en uniforme de major on retraite, et demande satisfaction d'une observation qu'il juge impertinente.

— Volontiers, monsieur, réplique Alfîeri en lui présentant une boîte de pistolets. Allons, choisissez, ils sont chargés. Comptons chacun quinze pas, et, au retour, nous reviendrons l'un sur l'autre, par dix pas chacun.

— Monsieur, quoique ancien officier, je n'ai jamais fait usage d'un pistolet.

— Eh bien! donnez-nous alors des espadons!

(1) A cette époque, le montant des droits de barrière n'était pas compris, comme il l'est aujourd'hui, sur le billet postal, et payé à l'avance, ainsi que le prix des chevaux, le pourboire légal du wagenmeister, etc. (Note de l'auteur.)

— De ma vie, non plus, je ne me suis servi d'espadon! Sur ce, nous remontâmes en voiture, sans que le major prononçât un mot de plus, et, oncquos depuis, nous n'entendîmes parler de lui.

A Nice, que je retrouvai fort embellie depuis l'année 1829, M. Hippolyte Flury, consul de France, me raconta comment il avait appris sa révocation et son remplacement à Valence, en Espagne, par M. Sentis, son tailleur, tailleur également de M. de Lamartine, qui paya, par cette nomination, uu compte arriéré.

Sur toute la route que j'ai parcourue de Nice jusqu'à Agen, je n'ai entendu que des voix maudissant l'établissement de la République, les hommes qui, par surprise, l'ont fondée, et notamment le général Cavaignac, dont on ne voulait point faire un Président de la République, parce qu'on le savait par trop républicain et trop lié avec des hommes dont les opinions et Tes antécédents effraient. Je n'ai entendu qu'une seule fois l'appellation de « citoyen » que ces gens, qui ne sont que de plats et vulgaires plagiaires des plus sanguinaires coquins de la première révolution, ont voulu imposer à la France et introduire dans les usages de la société. Or, voici en quelle occasion et dans quelle bouche. Un postillon, mécontent de sa jument, lui criait en la frappant : « Ah! tu en veux, salope de citoyenne!... Ah! tu en veux, maudite chienne de citoyenne!... Eh bien! en voilà! » Et moi, je me disais : que ne peut-il frapper ainsi sur le dos de MM. Ledru-Rollin, Lagrange, Bavinier, Gent, Bac, Joly, Louis Blanc, Barbes, Blanqui et quelques autres encore comme M. Clément Thomas, l'homme qui, à la tribune, a cherché à flétrir la Légion d'honneur; ]\L Jules Bastide, ce si pauvre ministre des affaires étrangères; Jules Favre, l'auteur des circulaires de Ledru-Rollin; M. de Lamartine, qui, toute honte bue, a été se placer dans le repaire du 24 février et hurler avec les loups qui ont dévoré la monarchie française; Caussidières, commis-voyageur de la Réforme pour ses abonnements, et dont on fit un préfet de police; Ducoux,

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