CHAPITRE XXXV
son fils avait reçu des ouvertures pour l'engager à se faire chef du mouvement qui se préparait et qui devait, si la lutte tournait comme les conspirateurs le désiraient, avoir pour résultat de fonder un gouvernement dont M. de Salvandy serait devenu le chef!... M. de Salvandy, président d'une République, roi ou empereur!... Son père était-il fou quand il contait pareille histoire?...
Une personnalité d'Agen qui n'est pas banale, c'est l'évéque, Mgr Levezou de Vésins. Avant d'entrer dans les ordres, il a été marié. Il est père de plusieurs enfants, dont plusieurs sont auprès de lui, avec leur postérité, et, vraiment, c'est chose assez originale que de voir, dans un évéché catholique, exposés aux fenêtres, des maillots de nourrice ainsi que des langes et des petits matelas de berceau.
Au préfet d'Agen, M. Paul Gère, homme doux mais nul, ancien plieur de journaux dans les bureaux du National, a succédé, lors de la chute de l'administration Gavaignac, M. Paul de Preissac, fils du comte de Preissac, ancien pair de France. Sa jeune et jolie femme est fille de M. de Montjoyeux et est petite-nièce de feu l'ambassadeur comte Bresson, qui mourut si mystérieusement à Naples, en 1847. Gette délicieuse brune est une préfète tout à fait charmante, gaie, naturelle, sans prétentions, sans coquetterie, de manières distinguées et causant fort bien. Elle est toujours fort éprise de son mari, qui le mérite du reste, car c'est un homme parfait en tous points. Peut-être son jeune âge fait-il qu'il manque d'expérience, quoiqu'il ait été sous-préfet avant le 24 février.
L'arrivée de ces jeunes autorités a été saluée avec joie par la ville d'Agen, et la société s'est précipitée dans leurs salons et y a repris le goût de la danse, dont le 24 février l'avait déshabituée. Là, j'ai vu de jolies personnes et de magnifiques toilettes, mais, comme partout aujourd'hui, les hommes se groupent dans l'un des salons, tandis que les femmes restent entassées dans la salle de bal. Hélas! le goût de la conversation entre les femmes de la société se perd. Les jeunes gens, à quelques exceptions près, ne savent plus
parler leur langue et les habitudes de la vie débraillée de l'époque : cafés, chevaux, amours faciles, etc. les conduit à ne plus savoir causer avec une femme du monde honnête, dont la langue qu'elles parlent devient, dès lors, pour eux, comme une langue étrangère... Est-ce à cette cause que l'on doit de voir, beaucoup moins qu'autrefois, d'intrigues galantes dans la société?... Les femmes ont-elles plus de vertu, ou les hommes moins de talent de séduction?... En ce cas, quelle curieuse conséquence morale de la mauvaise éducation!...