CHAPITRE XXXYI 3nl
crédit. M. Armand Marrast avait passé cette nuit dans iin conciliabule de rouges, et, voulant donner le change, il avait fait répandre le bruit que cette nuit avait été donnée à ses amours avec JVIlle Masson, de l'Opéra. Du reste, il s'était empressé d'écrire un mot à la ballerine, en lui envoyant 500 francs, pour qu'elle affirmât la chose, au besoin sous serment. Mais, ô honte pour la vertu républicaine! Mlle Masson renvoya le billet de banque avec ces mots : « Cinq cents francs, c'est assez pour lever la cuisse; pas assez pour lever la main!... » Comme l'a dit plaisamment le spirituel baron de Blanriez : sommeil historique, et même hystérique, que celui de Vaustère Marrast!...
Mais je reviens au général Eugène Cavaignac, dont ne voulaient, en province, ni les paysans qui portent tous leurs vœux vers le neveu de l'Empereur, ni les classes supérieures et moyennes de la société, en France, à cause de la faiblesse de son caractère qui le met, en quelque sorte, à la disposition d'amis politiques dont le nom et les doctrines sont un juste motif d'effroi pour tous. Le général, cependant, ne partage pas, peut-être, toutes les opinions de ces amis compromettants. Il a encore contre lui son discours du 2 septembre 1848, dans lequel il s'est glorifié de son père, « dont je veux, a-t-il dit, imiter en tout la conduite ». Or, la Presse, ou plutôt son principal rédacteur, M. Emile de Girardin, dont le général Cavaignac s'est fait un antagoniste acharné et un rude ennemi, en interdisant son journal, du 25 juin au 8 août 1848, a révélé, en produisant des correspondances du temps et des documents de l'époque, et en rappelant des bruits recueillis alors, ce qu'a été le conventionnel Cavaignac.
Ce régicide, ce farouche proconsul, dont le fils a eu l'imprudence de ramener le nom à la tribune, pour déclarer « qu'il voulait, en tout et toujours, prendre pour modèle les doctrines et les actions de son père, » eut une conduite tristement célèbre à Auch et à Bayonne, où, le premier, il fit élever et fonctionner la guillotine, ce dont il se réjouit beaucoup dans ses lettres à la Convention. M. de Girardin rappelle
aussi un odieux épisode de la vie de cet homme, qui aurait obtenu qu'une jeune fille se livrât à lui, en lui faisant la promesse que son père échapperait à l'échafaud révolutionnaire; mais, au lieu de tenir sa promesse, le conventionnel Gavaignac répondit à la malheureuse jeune fille en pleurs, en lui riant au nez et en lui offrant un assignat, en prix de ses faveurs, tout comme à une fille publique!... Ce fait épouvantable a été nié par Mme veuve Cavaignac, qui a dit que son mari était incapable d'une semblable infamie; mais, dans l'Agenais, la Gascogne, le Béarn et le Bigorre, contrées qui furent les théâtres des exploits du farouche proconsul, on tient pour certain ce fait sur l'existence duquel on n'élève pas le moindre doute.
A la fin du mois de février de cette année, je reçus une lettre du baron de Blanriez, retiré à Paris, qui me disait : « Venez donc faire un tour dans la capitale; nous y ferons de compagnie des études instructives et piquantes sur les avatars de certains fesse-Mathieu de marque, monarchistes ou révolutionnaires, qui s'inclinent devant l'astre nouveau... » Je fis mes paquets, et, le 2 mars, j'étais à Paris où j'ai séjourné la plus grande partie de ce mois.
Sur le boulevard, je passai devant la boutique d'un marchand de tabac qui, dés l'avènement de la République du 24 février 1848, a fait peindre sur son enseigne trois blagues pour le tabac, avec les mots sacramentels de l'époque : Liberté, Egalité, Fraternité, au-dessous desquels on lit : (( Aux trois blagues ». Ceci me rappelle ce pâtissier de la rue de Seine, du nom de Le Roy, dont l'enseigne, en 1816 ou 1817, portait : « Le Roy fait des brioches ». La police intervint; l'enseigne fut changée et porta désormais : « Le Roy fait de bonnes brioches ». Ce mot de bonnes avait tout arrangé, parait-il. Louis XVIII a cependant commis de bonnes brioches. Les plus fortes qu'il ait faites, ce sont la promulgation de la Charte de 1814 et la dissolution de la Chambre, surnommée « introuvable ».
Une de mes premières visites fut pour M. Drouyn de Lhuys,