CHAPITRE XXXVI
qui trône dans son ministère comme s'il y était né (1). Il me retint à déjeuner, et, pendant le repas — repas frugal, car, quoique fort riches, les Drouyn de Lhuys font des économies — auquel prenaient part cinq convives, il nous ahurit tous par sa faconde. Il nous déclara que le prince Louis-Napoléon n'occupait, comme président de la République, qu'une situation provisoire; qu'avant peu, il serait empereur, comme son oncle, et, qu'au surplus, on n'appelle plus M. de Morny, le fils de M. de Flahaut et de la reine Hortense, que « Monsieur, frère du Roi... « Le ministre se moqua des précautions enfantines de la police parisienne, en nous déclarant qu'elle venait de faire effacer sur les cartes des restaurateurs la désignation de « brochet à la Chambord ». Et Drouyn de Lhuys ajouta : « Ce pauvre comte de Chambord! Il porte habituellement beaucoup de chaînes d'or et des gants verts. C'est très mauvais genre, ce qu'il ne sait peut-être pas. Mais il pense, je crois, aux chaînes de Navarre et à la couleur de l'espérance. Les princes ont quelquefois plus d'esprit qu'on ne pense... »
Le ministre nous dit encore : « Savez-vous que le roi Louis- Philippe a dit ceci : Je suis bien aise que le prince Louis- Napoléon ait été nommé. Cela prouve, ce que pai toujours déclaré, que la France n^est pas républicaine... Chacun, comme vous voyez, est bien aise, à sa manière... »
A un autre moment, Drouyn de Lhuys m'adressa ces étonnantes paroles : « Cussy, comment placez-vous vos pantoufles, quand vous vous couchez?... Ceci est bien important. Au nom du Ciel, mettez les pointes en avant; car, s'il y a incendie, vol, effraction, attaque, surprise au milieu de la nuit, vous ne perdez pas un quart d'heure à hésiter, à tâtonner, pour mettre vos malheureux pieds dans des chaussures retournées : ils arrivent, ils entrent, à l'instant même, dans vos fidèles babouches... »
Quelques jours après, quand j'allai voir ce bon duc de
(1) Drouyn de Lhuys est ministre des affaires étrangères depuis le 21 décembre 1848. (Note de V auteur.) Aujourd'hui il occupe pour la troisième fois le même ministère. {Note de 1853.)
Rauzan en son hôtel de la rue d'Anjou-Saint-Honoré, n^ 33, où il se trouvait, cloué au lit par sa goutte habituelle, je lui rapportai l'histoire des pantoufles de M. Drouyn de Lhuys, et il me dit : « Ce sont là de profondes paroles. Vous et moi nous n'avons pas su « placer nos pantoufles ». Tandis que Rayneval, qui a fait passer au bon moment sa femme (1) au rouge, occupe une brillante situation et voit son fils, le jeune Aloys, nommé déjà aspirant diplomatique... Et le général de Rumigny, l'ancien aide de camp des d'Orléans! Il a voté bruyamment pour Bonaparte, ce dont il touche déjà recompense... Et Hippolyte de Cramayel, ce bon Cra-Cra, lui qui trouvait Drouyn de Lhuys faible, il le dit très fort, maintenant que celui-ci l'a fait nommer sous-directeur aux Affaires étrangères... Et Théodore de Lesseps, qui doit tout aux d'Orléans, on dit qu'il va aller remplacer à Milan son beau-frère Denois, plus fort que lui, mais moins adroit!... Ceux-là, comme bien d'autres, ont su, ami Cussy « placer leurs pantoufles ».
Lorsqu'à la suite de l'ordonnance de non-lieu qui mit fm à toutes poursuites contre les ministres de la monarchie, l'ancien ministre Dumon, réfugié en Angleterre, a pu rentrer en France, il est venu passer quelque temps à Agen. J'ai eu fréquemment occasion de le voir et de causer avec lui, soit dans des maisons amies, soit chez lui, soit chez moi. En toutes circonstances, je n'ai entendu sortir de sa bouche que des choses du plus réel intérêt, aussi bien sur les hommes et sur les choses de l'Angleterre, que sur la famille royale exilée, sur les partis en France, sur les hommes qui semblent vouloir lutter contre le torrent produit par les énergumènes du 24 février et sur ces énergumènes eux-mêmes. En phrases décousues, je vais, au gré de ma mémoire, jeter sur le papier quelques-unes des observations ou opinions sorties de la bouche de M. Sylvain Dumon, dans les diverses circonstances où je me suis rencontré avec lui,
(1) Née Berlin de Vaux.