‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 17 sur 223 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

celle position!... Ah! décidément M. de Damas m'est fatal! Un jour, qu'à l'occasion d'un traité provisoire de commerce avec le Mexique — c'était, je crois, au mois de juin 1827 — j'avais eu à travailler avec le ministre, ce dernier, quand nous eûmes terminé, me dit :

— Eh bien! monsieur le chevalier, que dit-on de moi à la division des consulats?

— Monsieur le baron, je vous répondrai avec la plus entière franchise. On dit, parce qu'on le trouve, que Votre Excellence est injuste à son égard. Sans cesse, elle repousse des travaux ou les renvoie avec des notes rédigées de façon à blesser l'amour-propre de chacun de nous. Et cependant, monsieur le baron, je le maintiens, les employés qui la composent appartiennent aux meilleurs de votre département.

— Monsieur, c'est que vos travaux, là-haut, ne sont pas didactiques.

Et le baron, heureux de ce mol qu'il ne comprenait peutêtre pas bien, prit sa position faA'orite de vainqueur, la main dans le gilet.

— En vérité, monsieur le baron, repris-je, je ne sais pas ce que Votre Excellence prétend de celte division-là : elle est chargée de travaux contentieux qui réclament plus de logique que de didactique et je vous assure qu'elle est à la hauteur de son rôle.

— Non monsieur, non monsieur. Quand je lis les dépêches qui sortent de cette division, je ne sais jamais le point réel où en est l'affaire que traite la dépêche qui m'est soumise. Il faudrait que chaque dépêche destinée à l'un de mes collègues ou à un ministre étranger remémorât d'une manière didactique tout le passé.

— Mais, monsieur le baron, si l'affaire forme un dossier de cent dépêches, chaque dépêche nouvelle doit-elle être une analyse de tout le dossier? C'est un style de vieux procureur de province que vous demandez, alors?... El, d'ailleurs, la personne qui reçoit cette dépêche non didactique, n'a-t-elle pas, de son côté, tous les précédents, tout un dossier auquel

il faut qu'elle se reporte?... Et nous-mêmes — car vous savez bien que les lettres d'affaires courantes vont dans les bureaux avant de venir sous les yeux de Votre Excellence — ne devons-nous pas agir ainsi? Chaque lettre que reçoit Votre Excellence est-elle ce que Votre Excellence appelle didactique?...

— Non, mais c'est un mal. Aussi, comme je ne puis comprendre, il en résulte que, sur chaque affaire quelque peu compliquée, il est nécessaire de me faire un mémoire didactique. Au surplus, si ailleurs on fait mal, ce n'est pas une raison pour faire ici de même. J'ai déjà sabré dans cette division-là, j'y sabrerai encore, jusqu'à ce qu'elle soitcomposée comme il faut.

— Pe mettez-moi, monsieur le baron, de vous prier, avant de sabrer, ce qui est votre droit, de vous rappeler la situation personnelle de chacun de ceux sur qui pourraient tomber vos coups. M. Emile Flury, calme, sage, impassible, n'a peut-être pas le travail très facile et très prompt, mais il connaît bien tout ce qui concerne l'Orient, il travaille avec méthode, tranquillité et précision, n'abandonnant jamais rien au hasard. Est-ce lui dont vous voudrez vous séparer?... Après le mariage riche qu'il a fait, il ne peut plus quitter Paris, et une sévérité que rien ne justifierait, en le mettant entre sa démission et un emploi à l'étranger, serait déplorable... Est-ce sur M. Buthiau que portera la réforme?... Soyez bien convaincu, monsieur le baron, de ce que je vais avoir l'honneur de vous dire : M. Buthiau est le plus fort jurisconsulte du ministère. Il écrit bien. Son style est sec, il est vrai, mais ce qu'il dit est toujours établi logiquement et fondé sur les lois et règlements... Sera-ce M. Doré de Nion?... Ce jeune homme a la plume la plus élégante de tout le ministère. Il a fait des études supérieures. Son style, au contraire de M. Buthiau, est un peu trop fleuri pour les afîaires, c'est vrai, mais cela ne saurait nuire, cependant, à la conduite de ces affaires. M. Doré de Nion est sans fortune; il soutient une mère infirme de soixante-dix ans. S'il doit aller à l'étran-

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