CHAPITRE XXI
ger, la laisser derrière lui ou la prendre avec lu sont également des chances de mort pour cette pauvre vieille femme.. Ainsi donc, monsieur le baron, en ce qui concerne ces trois employés, il y aurait, vis-à-vis de chacun d'eux, injustice à les sabrer. Quoi qu'il en soit, vous trouvez, dites-vous, cette division faible?... Eh bien! je vais vous offrir un moyen d'y placer un homme qui lui donnera plus de force. Je suis venu ici contre mon gré et contre le gré de chacun. Je m'y déplais. Ce « couvent », cette « petite chapelle » où il faut travailler à minute fixe, où chacun envie et dénigre les autres, me pèse lourdement sur les épaules. Je désire quitter cette prison. Disposez de ma place, monsieur le baron; dès ce moment, et sans que je veuille revenir là-dessus, elle est libre. Rendez-moi une légation ou donnez-moi un consulat...
J'avais débité ceci tout d'un trait, et M. de Damas, abasourdi, n'avait même pas essayé de m'interrompre. Quand je m'arrêtai enfin, il me dit que je manquais de calme, m'assura que j'étais hors de cause dans cette affaire, que mon amour-propre s'était soulevé trop promptement et que je défendais mes collègues « avec férocité ». Il m'ajouta qu'il n'acceptait pas cette démission-là, m'engagea à réfléchir, et, me serrant les mains avec effusion, me fit de belles protestations d'amitié; mais lorsque je quittai son bureau pour me rendre chez le ministre du Mexique, M. de Gamacho, pour lui faire signer les exemplaires d'un traité d'échange, j'étais toujours fort résolu. J'avais Irouvé un prétexte pour résigner une situation qui me pesait et pour défendre, devant un ministre dont, bien à tort, on me croyait la créature, des collègues qui m'en voulaient : coûte que coûte, je n'entendais pas revenir sur ma décision.
Le surlendemain, seulement, M. de Damas fit appeler M. Deffaudis et lui demanda si je lui avais parlé de mes intentions. Sur sa réponse négative, il lui raconta fort exactement — je dois le croire, d'après les résultats — la conversation que j'avais eue avec lui, ajoutant que j'avais défendu chacun de mes collègues « comme une louve défend ses petits ».
En le quittant, M. Defîaudis fut rapporter le tout à ces trois messieurs. Je les vis arriver chez moi et me remercier avec effusion. Doré de Nion, les larmes dans les yeux, se montra particulièrement reconnaissant et me fit des reproches de ne leur avoir rien dit de ce qui s'était passé l'avant-veille chez M. de Damas.
— A quoi bon? lui répondis-je. Ou vous auriez pensé que je voulais me faire un mérite auprès de vous et que je n'avais pas dit tout ce que je vous aurais raconté; ou la chose rapportée par moi eût eu moins de mérite à vos yeux, car il ne m'est pas échappé que chacun ici, me considérant comme un intrus, n'est pas pour moi comme j'aurais désiré trouver mes collègues,
A partir de ce moment, mes collègues furent parfaitement obligeants pour moi et M. Deffaudis me citait à chacun comme « un modèle à suivre, pour l'exactitude, l'ordre et le travail ».
Ce que j'avais dit à M. de Damas avait paru, avec quelque raison, à mes collègues un geste généreux. Je dois l'avouer cependant, ce que j'avais surtout cherché était de quitter le ministère. M. de Damas avait bien compris que ma décision était irrévocable, et, trois semaines plus tard, il me priait de lui remettre par écrit les noms des postes que je désirais obtenir : soit comme premier secrétaire de légation soit comme consul. Après avoir servi sous des chefs tels que MM. de Bonnay, de Chateaubriand, de Rayneval et de Rumigny, je ne voyais à me convenir que Saint-Pétersbourg où j'eus retrouvé M. de La Ferronnays. Mais la place de premier secrétaire ne devait point être vacante avant longtemps. Alors, je demandai le consulat d'Edimbourg. Ici, il y avait certains égards à observer vis-à-vis du vieux consul, et M. de Damas me dit que j'aurais à attendre un an. En compensation, il m'offrit le poste demi-politique de Bucharest. J'acceptai, sur les conseils du bon M. de Chateaubriand, qui m'avait dit :
— Chez Damas, vous le savez, les promesses sont faciles. Prenez donc, mon cher Cussy, cette nouvelle situation qu'on