‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 171 sur 223 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Il n'y a point eu, contrairement à ce qu'on a dit, de négociations ouvertes entre les deux branches de la famille royale, pour rallier leurs partis respectifs dans l'intérêt et le but d'une restauration. Les haines sont trop vives de part et d'autre, surtout du côté de la branche aînée, et, de toute façon, l'initiative ne saurait être prise par la branche d'Orléans. Mais, si, en France, les partis s'entendent, se fondent, s'unissent pour ramener sur le trône dans l'intérêt du pays et des Bourbons, le duc de Bordeaux, nul doute que la branche d'Orléans ne soit prête à souscrire à la mesure, car elle y trouve l'avantage de la France, et, dans ce cas, elle verrait, sans arrière-pensée de rancune, l'avènement de Henri V. Du reste, il semble qu'un tel résultat a les plus grandes chances, car le duc de Borieaux représente un principe de stabilité, et la branche d'Orléans aurait l'espoir presque certain de voir monter sur le trône, par voie de légitimité et d'hérédité naturelle, le comte de Paris, à la mort de Henri V, qui, selon toute vraisemblance, n'aura pas de descendance directe. En ce qui concerne les chances du duc de Bordeaux, il aurait pour lui tous les grands propriétaires de France, car les beaux domaines sont encore, en majeure partie, entre les mains des anciennes familles nobles, attachées par les convictions et les souvenirs à la branche aînée. La brochure ferme et fort remarquable du vicomte d'Arlincourt, Dieu le veut, a été portée devant les tribunaux par le gouvernement républicain et a trouvé grâce devant le jury. C'est un succès, et de bon augure pour la cause sainte et auguste dont lui, d'Arlincourt, s'est fait l'avocat.

A mon récent retour d'exil, j'ai trouvé parmi les hommes d'Etat, MM. Thiers, Mole, Passy, etc., les mêmes petites rivalités qu'avant la catastrophe du 24 février. Je crois, d'ailleurs, M. Mole et le maréchal Bugeaud, duc d'Isly, partisans du retour de la France vers la branche aînée et croyant sincèrement qu'une restauration des Bourbons est le seul moyen de sortir de l'abîme dans lequel les hommes du 24 février ont plongé la France, en lui donnant de force un gouvernement républicain dont elle ne voulait pas.

Le général Changarnier et le maréchal Bugeaud, quel que soit le parti que prenne le pays, seront les sauveurs de la France (1).

Le prince-président Louis-Napoléon Bonaparte, semble tenir beaucoup à ce qu'on le nomme « Prince » dans la conversation, ainsi que « Monseigneur ». Lui-même, en maintes circonstances, parlant à des hommes de l'ancienne noblesse de France, leur donne

(1) L'un, hélas! est mort du choléra, en 1849; et l'autre, en se posant en matamore contre le Président, a été enveloppé dans le coup d'Etat du 2 décembre 1851, et exilé. {Note de 1852.)

les titres qui leur appartiennent... II gagne tous les jours dans l'opinion publique. Son sang-froid et le courage impassible qui se reflétait sur sa figure, quand, auprès de son cheval et au milieu d'une foule hideuse, il a traversé et parcouru les rues de Paris, le 29 janvier 1849, ont été admirés et ont inspiré la plus grande confiance.

Peu de temps après son élection à la présidence, Louis-Napoléon Bonaparte accepta divers dîners qui lui furent oiTerts par ses ministres. Cependant, il prétexta une indisposition pour éviter d'assister à celui donné par M. Armand Marrast, président de l'Assemblée nationale, dont la sourde opposition à la marche de son gouvernement, le peu d'impartialité qu'il apporte en présidant, et le singulier sommeil au 29 janvier (2), étaient de nature à lui déplaire. Un jour, à l'Elysée, quelqu'un manifesta un regret à l'occasion de la détermination prise par le prince-président en cette circonstance : « Vouliez-vous donc que mon cousin s'exposât à être empoisonné, en se rendant à ce dîner? » répliqua avec vivacité la princesse Mathilde.

La duchesse d'Orléans s'est trouvée fort à court d'argent en arrivant en Allemagne. C'est à grand'peine que chacun des membres de la famille royale, visitant sa bourse particulière, a pu lui faire passer d'Angleterre une somme de six mille francs!

Avec quelle simplicité touchante j'ai entendu M, Dumon raconter la noble résignation de la Reine, la tenue convenable du Roi, les habitudes modestes de la famille royale, l'état de gêne réel dans lequel sont plongés tous ces augustes exilés, l'obligation où le Roi a été, faute d'argent, de ne faire qu'un fort court séjour à Richmond où la famille royale s'était rendue pour la santé de la Reine, l'obligation de retourner à Claremont, les frais d'auberge de Richmond étant trop élevés pour les ressources actuelles du Roi!... Le Roi, le plus grand propriétaire de France, n'avait rien touché de ses revenus depuis qu'il avait quitté Paris!... On lui devait plus de 100,000 francs, beaucoup moins, il est vrai, que le traitement du général Cavaignac, alors chef du pouvoir exécutif!

Jusqu'à ce que le général ait consenti à l'envoi de cette somme, a continué M. Dumon, lui et sa famille n'ont vécu que de quelques

(1) Voir plus haut, même chapitre.

Page 1