‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 172 sur 223 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

faibles sommes qui se trouvaient encore à Londres, reste du crédit qui lui avait été ouvert lorsqu^il fit une visite, il y a quelques années, à la reine Victoria. Quant aux millions que les ennemis de la famille royale ont dit calomnieusement que le Roi possédait dans les fonds anglais, ou à l'étranger, tout le monde sait aujourd'hui qu'ils n'existent que dans les cerveaux haineux des hommes qui ont cherché à accréditer le bruit de leur existence.

Voici le récit d'une visite que j'ai faite à la campagne, récit propre tout à fait à faire comprendre l'intérieur de la famille que j'allais visiter.

A mon arrivée, je reçus l'accueil le plus cordial de la part du maître de la maison et de la châtelaine. De joyeux enfants vinrent à ma rencontre pour se faire caresser. Leurs jeunes mères étaient occupées à des travaux à l'aiguille, réunies autour d'une table rapprochée d'une fenêtre ouvrant sur un parc. Les maris de ces jeunes femmes étaient partis, depuis le matin, pour la pêche. Au moment où je me levais, de bienveillantes instances me retinrent à dîner. Ce fut un dîner simple de riche famille bourgeoise : un potage, poisson à l'eau, avec des pommes de terre; un roastbeaf; le pudding anglais de rigueur; et, pour dessert, le non moins indispensable Chester. Pendant le dîner, on but de l'aie; au dessert, on servit du claret, et, en mon honneur, on offrit un verre de Champagne. Voilà la simplicité en usage dans cette famille : j'étais à Claremont!...

La conduite de M. de Lamartine au 24 février 1848 ne m'a point étonné, non plus que MM. Guizot et Duchâtel. Depuis longtemps, ces messieurs, comme moi, nous l'étudiions, et nous avions reconnu en lui, ce que personne ne voulait y voir jusqu'au moment où parurent les Girondins, des instincts pervertis et un homme devenu, par orgueil et par amour-propre blessé, capable de tous les travers. Il l'a bien prouvé!... Le Roi avait, de M. de Lamartine, la plus mauvaise opinion; il l'a toujours tenu, à cause de cela, éloigné des affaires. Inde irœ!

La colère de M. de Lamartine s'est, en effet, manifestée sans frein. Dès qu'il commença à faucher le pré consulaire, il s'empressa de destituer deux consuls, ses anciens collègues comme députés à la Chambre : M. Limpérani, consul à Venise et le baron de Saint-Sauveur La Chapelle, consul à Civita-Vecchia. Quel était leur crime? Députés, ils n'avaient pas voté, sept ou huit ans auparavant, en faveur de M. de Lamartine qui désirait être nommé président de la Chambre des députés.

M. de Saint-Sauveur La Chapelle était fort lié avec M. de Lamartine, mais il avait compris que c'était perdre son vote que de le porter sur ce nom, dont la candidature ne présentait pas de chances de succès. Quant à Limpérani, je tiens de lui-même le peu d'estime qu'il accordait à M. de Lamartine : il le regardait comme « un homme à passions méchantes ». M. de Lamartine est fort jaloux du talent que sa femme possède en sculpture. Si, devant lui, on en parle, il est choqué, ce qu'il montre par son silence et une sorte de préoccupation affectée. M. de Lamartine ne veut pas, en effet, qu'on loue, devant lui, d'autre personne que Monsieur de Lamartine. Ceci indique-t-il un homme bon?... Et les tortueux méandres de sa voie politique témoignent-ils d'un homme sûr?...

Quand j'ai vu en Angleterre, a dit encore M. Dumon, le canal du Centre, qui charrie tant et tant de milliers de quintaux de marchandises, avec 6 mètres de largeur et 2 de profondeur, combien j'ai regretté d'avoir donné mon consentement aux travaux grandioses et si coîiteux qui ont été entrepris pour la navigation en France, et, notamment, pour le canal latéral de la Garonne!,.. En Angleterre, les ingénieurs sont hommes de science et hommes de pratique tout à la fois. Ils font de solides et utiles travaux, et savent les borner au nécessaire. Tandis qu'en France, les ingénieurs sont hommes de science, sans doute, mais peu, parmi eux, sont hommes pratiques. C'est qu'ils aiment à créer des travaux qui grandissent leur nom, leur fassent une réputation, leur attirent des récompenses; mais souvent ces travaux sont ruineux pour l'Etat, parce que leurs créateurs ont été fort au delà de ce qui est nécessaire et qu'ils n'y apportent aucun sentiment d'économie.

En Angleterre, il n'existe ni école polytechnique, ni école de médecine, ni école de droit; et, cependant, on trouve, dans ce pays, d'aussi capables ingénieurs, d'aussi bons médecins, d'aussi éloquents avocats qu'en France. Ingénieurs, médecins ou avocats s'y forment, en travaillant chez des notabilités de chacune de ces professions, et en y payant leur noviciat. D'un tel état de choses, il résulte, qu'en Angleterre, un jeune homme n'étudie une de ces professions que lorsqu'il veut résolument la suivre, et que ce pays ne regorge pas d'une masse de demi-savants, et, surtout, d'une nuée d'avocats, comme chez nous, où, au moyen de toutes les écoles spéciales, chaque année déverse dans la population une

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