‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 173 sur 223 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

avalanche de tous ces professionnels qui. ne trouvant pas tous à être employés et à utiliser avec avantage l'éducation quasi gratuite qu'ils ont reçue, deviennent autant de mécontents qui travaillent et minent la société, et se jettent au-devant de toutes les utopies, pour les faire triompher, dans l'espérance qu'il sortira, pour eux, quelque circonstance qui les conduira aux emplois, aux honneurs, à la fortune.

Au reste, la supériorité de nos voisins d'outre-Manche sur d'autres points a frappé M. Dumon, qui vante volontiers la bonne organisation de l'administration anglaise.

Chaque comté de l'Angleterre, nous a-t-il dit, s'administre lui-même, et un grand nombre des fonctions sont gratuites, étant exercées par les hommes riches du pays. Une conséquence directe en est, que le chiffre du budget de l'Etat anglais est beaucoup moins élevé que le nôtre. Il en résulte, encore, que l'administration intérieure anglaise n'est pas, pour le gouvernement, comme elle l'est en France, l'origine de mille embarras, de mille difficultés, une cause continuelle d'irritation de la part des administrés contre le gouvernement et la source de faits nombreux qui engagent la responsabilité ministérielle.

C'est en voyant cet admirable mécanisme de près, en l'étudiant sur place, que j'ai compris combien était nuisible la centralisation administrative, aussi tendue qu'elle l'est en France. Les provinces ont besoin de sortir un peu de tutelle; elles y gagneront, et le gouvernement aussi. La décentralisation, dont on commence à sentir le besoin et dont on ose déjà parler en France, deviendra bientôt une question qu'il faudra étudier de près et résoudre. Mais, chez nous, il y aura une sérieuse difficulté à surmonter. En Angleterre, nombre de fonctions administratives étant exercées par les landlords, ou grands propriétaires, la transmission par fidéi-commis de la majeure partie de la fortune d'une famille sur la tête de l'aîné des fils devient une nécessité. Aussi, cette règle existe-t-elle en Angleterre. S'il en était autrement, si les partages égaux amoindrissaient chaque jour les héritages, on tomberait dans les inconvénients suivants : voir les charges gratuites exercées par des personnes qui, peu aisées, seraient tentées, parfois, de tirer parti de leur position, en exploitant secrètement les voies de concussion et de cadeaux à leur profit; ou bien voir ces fonctions exercées par des hommes loyaux qui, faute d'une fortune suffisante, ne pourraient plus donner à leur charge le relief dont il est nécessaire, fort souvent, de l'entourer.

Voici encore quelques observations et opinions que j'ai recueillies des lèvres de M. Dumon, pendant son dernier séjour à Agen, qu'il a dû quitter brusquement pour retourner à Paris, à l'occasion de la mort inopinée de sa fille, Mme Trubert, l'une des plus agréables jeunes femmes de la capitale, dit-on, par son amabilité, son esprit, son instruction et sa beauté.

En quittant le parti tory pour se faire whig, lord Palmerston n'a pas perdu les sentiments de haine que les anciens tories nourrissaient contre la France. Aujourd'hui que les whigs ont recruté cet homme d'Etat brouillon et méchant, il semble que ce parti soit devenu hostile à notre pays, tandis que les ministères tories, pendant la monarchie de Juillet, ont montré une grande obligeance dans leurs rapports avec le gouvernement français.

Ce lord haineux a conservé des habitudes de galanterie qui n'appartiennent plus à son âge; aussi, l'a-t-on surnommé « le vieux Cupidon ». Ce sobriquet, qu'il sait avoir reçu, l'humilie profondément. Il est vrai que, par forme de compensation, sans doute, on l'appelle aussi « le jeune whig (1) ».

Lors de la lutte de février 1848, M. Guizot ne voulait pas se retirer; c'eût été avouer qu'il ne se sentait pas à la hauteur des événements. Le Roi pensait comme M. Guizot; mais tous 'deux ont cédé aux instances de la Reine; aussi, le Roi, en prenant congé de M. Guizot et de deux de ses collègues qui l'accompagnaient en ce moment, lui a-t-il dit : « A vous l'honneur, à moi la honte!... »

C'est le duc de Montpensier qui a décidé le Roi à abdiquer. Gracieux service filial!...

A Londres, quand le duc de Wellington entre dans un salon, chacun se lève. Dans la rue, tout le monde le salue. Ce peuple anglais, si froid, et qui méprise tout, hors lui, comprend qu'il est digne et grand d'agir ainsi.

Que la comparaison avec nos mœurs françaises est triste!... Où trouverait-on dans notre France, si flère de sa civilisation et de ses mœurs polies, exemple de pareils hommages rendus aux illustres vivants qui ont contribué à sa gloire?... En Angleterre, on sait respecter, honorer tous les hommes qui en sont dignes et tous les usages consacrés par le temps et dont le maintien con-

(1) Lord Palmerston est, enfin, sorti du ministère. Lord John Russell est tombé et a été remplacé par le ministère tory de lord Derby. {Note de 1852.) Hélas! nouveau ministère des lords John Russell et Palmerston. {Note de 1853.)

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