‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 19 sur 223 · CHAPITRE XXI SI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI SI

VOUS offre et qui est bien supérieure à celle de secrétaire de légation.

Cette situation était, en effet, fort acceptable. Mes appointements y étaient de 12 000 francs annuels, ce qui, pour quelqu'un n'ayant pas beaucoup de fortune personnelle, était à considérer. De plus, j'étais mon maître et ne risquai pas de tomber sous la férule d'un chef aussi désagréable que M. de Moustier, par exemple, cette tête de Méduse des employés de légation.

Le baron de Belleval a été mon successeur à Dresde. Lorsqu'il reçut avis de sa nomination, il occupait le poste de second secrétaire de l'ambassade de France à Madrid et son chef, M. de Moustier, lui dit : « Vous succédez, à Dresde, à un révolutionnaire et vous allez servir sous les ordres d'un révolutionnaire... >» Et pourquoi, grand Dieu, sommes-nous, M. de Rumigny et moi, deux « révolutionnaires » aux yeux de M. de Moustier?... Tout simplement, parce que cet homme nous a, l'un et l'autre, en haine. Et cette haine a pour cause ceci : M. de Rumigny l'a, un jour, surpris, se mettant du rouge; quant à moi, il ne peut me pardonner d'avoir indiqué un avocat honnête et habile, qui a fait maintenir le testament établi par feu le marquis de Moustier, son père, ancien ministre de Louis XVI à Berlin et réfugié autrefois à Dresde, en faveur de sa sœur. Le père avait, en effet, déshérité ce mauvais fils qui, par excès de dévouement à l'empire, poussait l'odieux jusqu'à exciter les persécutions de la police de Napoléon contre lui, sous prétexte, qu'étant émigré en Allemagne, il continuait à porter la croix de Saint-Louis.

M. de Moustier a le talent de savoir à propos changer de politique. Aujourd'hui, il porte un cilice, fait Vultra, est l'un des ardents congréganistes et est parvenu à faire donner à Mgr de Latil le chapeau de cardinal, bien que dans ce moment on ne désirât pas en France cette nomination et que ce chapeau fût à la nomination de l'Espagne.

A Madrid, où il a succédé au marquis de Talarii, il n'est pas plus aimé qu'en Suisse où il s'était fait détester. Ne

pouvant s'en prendre à l'habileté de diplomate du marquis de Talaru, il essaie de le rabaisser en racontant sur la femme de son prédécesseur, vieille, grande, sèche et fort bornée, diton, des choses assez plaisantes, si elles sont vraies, ce qui n'est point prouvé; d'autant plus que M. de Moustier, en rapportant ces anecdotes, a toujours soin de dire : Si non e çero, e bene trovaio. Voici ces anecdotes, telles que les colporte le haineux M. de Moustier, à qui j'en laisse toute responsabilité.

On pereuada à Mme de Talaru que, pour réussir en Espagne, où elle n'accompagna pas de suite son mari, il était nécessaire de savoir jouer des castagnettes et de danser le jandango et la cacucha. Voulant plaire et réussir à Madrid, la marquise, s'empressa, dit-on, de faire venir des maîtres de danse et des castagnettes.

Dans le cours d'un hiver très rigoureux, M. de Talaru étant absent, sa femme imagina, pour avoir chaud pendant la nuit, de faire faire un grand sac de toile, dans lequel elle plaça un secrétaire do M. de Talaru, jeune homme élevé par elle comme son enfant. Le plus joli est qu'elle disait ingénument à ses amies : « Le jeune secrétaire de mon mari remplit très bien, près de moi, pendant la nuit, l'ofTice de moine... »

Le baron de Belleval, mon successeur, est un fort joli garçon, très occupé des succès qu'il doit avoir auprès des femmes. Grand parleur et grand hâbleur, il m'a laissé entendre, qu'à Naples, il avait été l'amant de la princesse de Galles, Caroline de Bruns\sick, princesse dévergondée, au reste. S'il faut en croire les dires de M. de Belleval, homme de ma génération tout à fait, il s'ensuit que, quand il a été en âge de posséder la princesse Caroline, celle-ci avait près de cinquante ans (1).

(1) La princesse Caroline de Brunswick, née en 1768, a séjourné à Naples. en 1816 ou 1817, je crois, au retour du long voyage qu'elle avait accompli avec Bergami, son ancien postillon dont elle avait fait son chambellan et son amant. Elle est morte en 1821, quelques jours après qu'elle eût été repoussée de l'abbaye de Wetsminster, où elle s'était présentée pour se faire couronner reine aux côtés de George IV. Dans l'accusation d'adultère portée contre elle, son avocat a été M. Brougham; il s'est fort distingué en cett/' occasion. {Noie de l'auteur.)

Page 1