‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 20 sur 223 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Belleval est tellement occupé des femmes, qu'il néglige parfois d'autres occupations plus sérieuses. Dans la diplomatie, il est connu sous le nom de « Monseigneur Lovelace », appellation qui lui convient fort, si toutes les bonnes fortunes qu'il raconte sont réelles. Lorsqu'on 1827, ayant entendu dire à Paris que M. de Rumigny allait quitter Dresde pour Munich, j'écrivis à mon ancien chef, qui me répondit une longue lettre dont j'extrais les lignes suivantes concernant Belleval : « ... Vous avez l'air de croire que Monseigneur Lovelace a découvert quelque chose à cet égard pendant son séjour à Paris. Vous ne le connaissez donc pas?... C'est le meilleur garçon du monde, mais qui ne sait rien, ne voit rien, no s'occupe de rien que des commérages des petites dames, dont il est « le beau « par excellence. Il n'a rien compris à tout ce qu'il a vu à Paris et il est si étourdi, si indiscret que personne ne lui dit mot de ce qui se passe. Il confond tout, les choses et les pays, que c'est à mourir de rire. Et, quant à son travail, c'est une véritable curiosité. Aussi, je ne l'en accable pas, et pour cause. On a cédé à la plus malheureuse inspiration, dans son intérêt, en l'envoyant dans un pays dont il ne connaît pas la langue, où il y a beaucoup de détails à suivre et où il ne peut risquer de se trouver seul. Avec tout cela, c'est le meilleur garçon du monde que j'aime beaucoup pour tout ce qui n'est ni travail ni discrétion. »

Avant de rejoindre son poste de Dresde, Belleval était venu me voir à Paris. Je le présentai à quelques amis et, notamment, au maréchal duc do Trévise, chez qui nous allâmes dîner ensemble, au château du Plessis-Lalande. Nous arrivâmes en retard, et quelque peu éclopés, ayant versé en route, sur un mauvais chemin communal, qu'un voisin de terre se complaît, par pure méchanceté, m'a dit le maréchal, à ruiner, en y faisant passer de lourds chariots. « Et savoz-vous qui est ce voisin, ajoute le maréchal?... C'est le neveu du fameux et abominable Santerre qui fit faire un roulement de tambour au moment où, sur l'échafaud, le

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roi Louis XVI voulait adresser quelques phrases d'adieu à un peuple ingrat qu'il aimait toujours. »

Ce soir-là, j'ai vu au Plessis-Lalande un autre voisin ou plutôt voisine : c'est Mme la maréchale Lefebvre, duchesse de Danzig. Le mai'échal nous ayant présentés, Belleval et moi, comme l'ancien et le nouveau secrétaire de la légation du Roi à Dresde, sa voisine dit : « Dans quel pays estce?... Est-ce loin?.... Mais on s'est battu par là, dans le temps; le maréchal me l'a dit. Lui aussi connaissait cela. Il s'est promené pour deux. » Puis, regardant et dévisageant mon collègue, la duchesse ajouta : «Vous avez, monsieur, une bien jolie figure », remarque qui plut fort à Belleval.

On a répété nombre de mots fort communs qu'on attribue à la maréchale Lefebvre, bonne, charitable et serviable personne, ayant, selon sa propre expression, « le cœur sur la main ». Je ne l'ai pas entendu faire un seul pataquès à ce dîner du Plessis-Lalande; mais le maréchal duc de Trévise, qui est le plus bienveillant des hommes et aime beaucoup sa voi- .sine, assure qu'il a été plusieurs fois l'un des auditeurs de ses mauvaises locutions. Voici quelques mots qui courent .sur la vieille maréchale, et que le duc de Trévise nous a racontés lui-même.

Un jour, allant de compagnie avec la maréchale Larmes, faire visite à je ne sais quel haut personnage, elle dit au portier de ce dignitaire : « Vous direz, pékin, que c'est la femme à Lefebvre qu'est venue, ainsi que la celle à Lannes .» Son mari, qui craignait les caprices du langage de la maréchale, se refusa longtemps à la conduire à la Cour. Cependant, sur la promesse solennelle qu'elle lui fit, de ne pas parler et de se borner à voir, il consentit enfin à la conduire, un soir, chez l'Impératrice. Placée à une partie de bouillotte, elle ne tarda pas à s'échauffer. Sur un brelan qu'elle avait en main, elle joua tout l'or de sa bourse; un brelan supérieur la décava* Dans son désappointement, la bonne et simple maréchale se laissa aller à frapper fortement du poing sur la table, en «•'écriant : « Quel sacré N... de D... de guignon!... Je suis f.,tue;

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