CHAPITRE XX
l'empereur Alexandre avait le pressentiment de sa mort prochaine depuis le jour où, au moment de partir pour les provinces méridionales de son empire, allant prier sur le tombeau de la fille qu'il avait eue de la comtesse de Xarischkine, son manteau était resté accroché à la grille entourant le monument.
Sur le défunt empereur Alexandre et le grand-duc Constantin, je vais noter quelques détails, que je tiens de plusieurs Russes, ainsi que de l'aimable comte de Modène, et qui sont admis comme rigoureusement vrais par tous les personnages qui ont approché la Cour de Russie.
L'impératrice Catherine II désirait voir — comme il était arrivé à Louis XIV — ses arrière-petits-fils. Elle songea donc à marier ses petits-enfants aussitôt qu'ils seraient en état de l'être. La grande Catherine qui — ce que chacun sait — prisait fort l'amour physique, avait une amie, aussi sensuelle qu'elle-même, et qui se chargeait volontiers de faire subir des épreuves à ceux que sa souveraine voulait élever aux honneurs de favoris. L'Impératrice pria donc cette amie de mettre à l'épreuve ses deux petits-fds, les grands-ducs Alexandre et Constantin. Uessayeiise fit subir l'épreuve au grand-duc Alexandre, quand il n'avait encore que seize ans, et à son cadet, Constantin, alors qu'il n'avait point tout à fait accompli sa dix-septième année. Les amoureuses épreuves furent victorieusement subies par les jeunes grandsducs, et, sur les témoignages très favorables de Vessayeiise, le grand-duc Alexandre, né le 24 décembre 1777, épousa, le 9 octobre 1793, la jolie princesse Elisabeth de Bade, née le 24 janvier 1779, et le grand-duc Constantin, né le 9 mai 1779, se maria, le 26 février 1796, à la mignonne princesse Anne de Saxe-Cobourg, venue au monde le 23 septembre 1781.
Ainsi se trouvèrent formés deux très jeunes couples princiers : dans l'un, on voyait un mari qui n'avait pas seize ans, en face d'une timide épouse de moins de quinze ans; dans l'autre, un époux de moins de dix-sept ans avec une femme de quatorze ans et demi. Ces deux couples d'adolescents se livré-
rent avec toute la fougue de leur âge aux transports d'un amour sans contrainte, tant et si bien qu'ils éprouvèrent bientôt une grande satiété. Le grand-duc Alexandre délaissa pour jamais la princesse Elisabeth et tomba dans les fdets de Mme de Narischkine, la femme du grand veneur, grande, belle, capricieuse et impérieuse, et qui rendit fort malheureux son auguste amant, dont elle eut une fdle qu'elle n'aima point. Quant au grand-duc Constantin, après avoir eu de nombreuses maîtresses de passage dans les plus bas fonds de la société, il finit par en prendre une plus stable, une Française fort vulgaire, dont il a eu un fils.
La princesse — et bientôt impératrice — Elisabeth est toujours restée sage et fidèle, adorant l'époux qui l'avait délaissée et ne songeait plus à elle. Par contre, la grandeduchesse Constantin s'est consolée, le plus souvent qu'il lui a été possible, de l'oubli de son mari, et on peut nommer bien des amants de cette amoureuse princesse. Un jour, elle ne craignit pas d'avouer à son époux que « par bienséance pour lui, elle se gênait beaucoup et qu'elle préférait quitter la Cour et passer à l'étranger ». Loin de se choquer, le grand-duc Constantin trouva à cet aveu assez cynique une sorte de noblesse, et il accorda, avec une espèce de tendresse, à sa femme, ce qu'elle demandait. Le mariage ne fut rompu qu'en 1820, lorsque le grand-duc Constantin eut fait connaître son intention formelle d'épouser la jeune comtesse Jeanne Grudzienska, créée princesse de Lowicz à l'occasion de son mariage.
L'empereur Alexandre, dont le sourcil qui se fronçait quelquefois annonçait le despote, le descendant de Pierre le Grand, était habituellement d'un caractère doux et modéré. Il voulut régner par ou avec l'amour des peuples, et pour leur bien-être. Sincère admirateur de tout ce qui était grand, beau et vertueux, il se montrait parfois faible, souvent incertain, et, tour à tour, il fut dominé par des personnes ou des groupements divers, qui furent, par exemple : sa maîtresse, Mme de Narischkine qu'il adorait et qui le trompait, semblant parfois se complaire à prendre ouvertement des amants pour le rendre
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malheureux; Napoléon qu'il admirait; Mme de Krûdener dont, en 1815 et en 1816, il adopta le mysticisme et les rêveries, et que, plus tard, il fît chasser de tous les lieux où elle allait porter ses prédications, notamment, de la Suisse qui était devenue son principal théâtre de prophétesse; sa noblesse, qui s'est opposée à la mise à exécution de ses projets généreux au sujet des serfs; enfin le prince de Metternich, qui lui a fait perdre, une à une, les idées libérales qu'il avait nourries pendant quelque temps. Le pouvoir qu'exerçait sur lui le ministre autrichien était si fort, que l'empereur Alexandre le reconnaissait lui-même et le disait tout haut.
- Le grand-duc Constantin, ayant des passions plus violentes, doit être — quoi qu'en puissent dire quelques personnes de son intérieur, qui m'ont assuré que ce prince est facile et bon
— cruel et vindicatif, et il est d'un cynisme de paroles et de manières qui passe toute idée. Il est, en quelque sorte, son propre directeur de la police de ^'arsovie, et le contrôle qu'il exerce personnellement sur tous les voyageurs, dans la pensée d'inspirer la crainte à ceux-ci et pour donner à ses employés l'exemple de la sévérité et de l'exactitude, est tout à fait ridicule dans sa position. Sa défiance des Polonais et des idées libérales — deux choses qui sont étroitement unies dans sa pensée — est poussée jusqu'à la dernière limite.
Ce prince est généralement détesté, et je crois qu'il avait raison, quand il disait — ce qui était fréquent — que si, par impossible, la couronne impériale lui revenait quelque jour, il ne la garderait pas un mois. Les Russes se racontent encore tout bas des faits avérés, mais trop monstrueux pour que je les écrive, qui dénotent la cruauté et l'esprit vindicatif de ce prince.
M. de Rayneval, qui a été secrétaire de l'ambassade de France en Russie, où il s'est marié, et le comte d'Hédouville qui, de 1815 à 1820, a été commissaire extraordinaire de France à Varsovie pour la liquidation, m'ont rapporté des propos du prince, d'un cynisme inimaginable. Au comte d'Hédouville, il a fait, un jour, en termes de corps de garde, des questions
sur l'état actuel de ses facultés amoureuses. Le petit comte, trop occupé, j'en suis persuadé, de sa toute petite personne pour la fatiguer dans des luttes, même amoureuses, répondit en se vantant atrocement : « Ma foi, je vous félicite, mon cher comte, repartit Constantin, car, chez moi, ces velléités amoureuses deviennent rares comme l'apparition des comètes.
En 1819, à Varsovie, le précepteur d'un fils naturel que le grand-duc faisait élever près de lui, disait à MM. de Wegmann et de Vismes qu'il lui serait difficile, sinon impossible, de donner jamais une éducation pure et morale à un jeune élève entouré de si pernicieux exemples. Ainsi, par exemple, il caressait, devant son fils, des servantes, disparaissait en compagnie de ces femmes, et, après, racontait en détail aux personnes de son entourage tout ce qu'il avait fait avec ces femmes.
Le comte de Modène m'a rapporté que, dans cette même ville de Varsovie, il a été témoin du fait suivant. Pour prouver à diverses personnes avec lesquelles il causait de la nécessité de l'obéissance passive de la part des militaires, combien celle des soldats russes était réelle, le grand-duc Constantin fit venir un homme de sa garde, lui demanda s'il savait nager, et, sur sa réponse négative, il lui ordonna de s'aller jeter, du milieu d'un pont, dans la Vistule. Le pauvre diable obéit, et ne reparut plus... Voyant les figures décomposées des personnes présentes, le grand-duc avait dit, en souriant : « Eh! quoi! Je suis le digne descendant de Pierre le Grand. N'est-ce pas lui qui, étant à la Cour du roi Frédéric de Prusse, avait insisté pour que ce souverain fit exécuter devant lui un de ses soldats à la manière prusienne?... Ne faut-il pas se rendre compte de tout?... »
On assure, au reste — et je m'empresse de le noter — que le grand-duc Constantin est devenu un peu meilleur depuis son mariage avec la princesse de Lowicz, et que cette jeune femme, par sa douceur et ses bonnes qualités, est parvenue à exercer une influence salutaire sur le caractère et les habitudes déplorables de son mari. Mais, tel qu'il est, les Polonais, qui ne l'aiment pas, l'auraient cependant, dans leur désir continuel