CHAPITRE XX
de retrouver une nationalité, accepté volontiers comme souverain, si ce prince, renonçant à la couronne de Russie, s'était réservé le « royaume » de Pologne.
Le grand événement de la mort d'un empereur de Russie, qui a eu pour successeur son second frère Nicolas, par l'aban- , don avant la possession — ce qui est illégal — de la couronne dont aurait dû hériter le grand-duc Constantin, son puîné immédiat, m'a entraîné un peu loin. Je reviens à l'époque de cette mort du tzar Alexandre pour consigner un souvenir personnel sur cet événement lui-même.
Dans une après-midi du mois de décembre 1825 — c'était, je crois, le 15 — un courrier russe venait d'arriver à Dresde, portant au général de Canicoiï la nouvelle de la mort de l'empereur Alexandre. Je me trouvais, en cet instant, chez le ministre de Prusse, M. de Jordan, qui occupait le second étage de la maison habitée par son collègue moscovite, et j'appris ainsi immédiatement le grand événement. Je courus en hâte chez le comte de Rumigny, qui, sur-le-champ, fit partir une estafette pour Metz, d'où le préfet devait envoyer la nouvelle par le télégraphe jusqu'à Paris.
J'ai parlé plus haut de la veuve d'un général de la garde du Tzar, Mme Pouschkine, qui vivait à Dresde avec ses quatre fdles. La raison avouée du séjour des Pouschkine à Dresde consistait dans un motif de santé : la proximité des eaux de Marienbad; mais un bruit s'était accrédité depuis quelque temps, donnant à la station prolongée de ces dames russes dans la capitale saxonne un motif empreint de mystère : un exil imposé par Alexandre I". Mme Pouschkine était, disait-on, en possession d'un secret d'Etat échappé à son mari. Or, à peine avait-il expédié sa dépêche à M. de Damas, M. de Rumigny me priait de porter aussitôt la nouvelle à Mme Pouschkine. Cette détermination d'informer si vite des étrangers d'un grave événement, à peine connu des personnages officiels, peut paraître étrange. Et cependant, s'il est au monde un diplomate circonspect, c'est bien M. de Riunigny. Aussi je pense que mon chef croyait à la réalité d'un mystérieux
secret détenu par Mme Pouschkine, et qu'il espérait que l'annonce subite du décès du Tzar provoquerait chez la veuve du général quelque confidence intéressante.
Je fus introduit chez Mme Pouschkine. A peine cette Russe, d'un patriotisme ardent et d'une nervosité excessive, eut-elle appris la mort du Tzar, qu'elle fondait en larmes et s'écriait d'une voix entrecoupée, mais sans se laisser interrompre : « Au moment où je vous parle, le nouvel Empereur, quel qu'il soit, est en possession du trône... Je puis, sans inconvénient, vous révéler un secret... Et c'est tout ce que ce secret renferme peut-être d'orages politiques qui occasionne ma terreur... Il y a deux ans, l'empereur Alexandre vint à Moscou et y tînt des conseils mystérieux. L'archimandrite fut convoquée ainsi que plusieurs gentilshommes, dont le général Pouschkine. Que se passa-t-il?... Les jours suivants, mon mari se montrait soucieux; son sommeil était agité. Une nuit, il prononça en dormant des paroles qui m'inquiétèrent vivement. Il parlait de la mort de l'Empereur..., de tabernacle..., du grand-duc Constantin... Quand je me décidai à lui dire ce que j'avais entendu, mon mari pâlit beaucoup : « Ah! me confiat-il. c'est un grand secret qui me pèse, qui m'agite et m'inquiète, car je prévois mille maux pour le pays. Comme, dans mon sommeil, tu as entendu des paroles qui pourraient te faire croire que je suis mêlé à quelque sourde menée politique, je dois me justifier à tes yeux en t'apprenant la vérité. Aussi bien, peut-être qu'après avoir déposé mon secret dans ton cœur, mes lèvres ne le prononceront plus... Vo'ci ce dont il s'agit. Avant d'accorder au grand-duc Constantin la permission d'épouser Mlle Grudzienska, on y a mis une condition qu'il a acceptée expressément : le grand-duc renoncerait pour jamais à la couronne impériale. Mais cet engagement d'honneur n'a pas paru suffisant à l'impératrice douairière (1). Souvent, elle est revenue sur ce sujet, tant avec l'Empereur qu'avec le grand-duc. Enfin, ce dernier a consenti à ce qu'il fût
(1) On sait que la veuve de Paul I*'' conserva toujours une grande influence sur ses enfants.