‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 22 sur 223 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

le 16 avril, c'est-à-dire quelques jours avant le licenciement de la garde nationale, pour aller au château féliciter Sa Majesté à l'occasion de l'anniversaire de son entrée dans la capitale, en 1814 (1).

Le commandant en chef de la garde nationale était depuis longtemps le maréchal duc de Reggio, aussi brave homme qu'il est brave guerrier, et sachant montrer dans ses rapports avec les gardes de l'à-propos et de la simplicité. En voici une preuve.

Parfois, le maréchal recevait à sa propre table des oflîciei-s faisant le service de jour à Paris. Or, un jour, il s'y trouvait un officier de la garde nationale, bon bourgeois de la rue Saint-Denis qui, probablement, s'asseyait, pour la première fois de sa vie, à une table aussi pompeusement servie. A la fin du repas, les domestiques placèrent un rince-bouche devant chacun des convives, et, dans chaque verre, du rincebouche flottait, selon l'usage, une tranche de citron. Le bon ofiicier citoyen croit que c'est un verre de punch; il le trouve détestable, et se retourne avec un air d'assurance, d'importance et de fatuité, vers le valet de pied qui était derrière lui. 0 Laquais! Pourquoi ne m'as-tu pas donné autant de sucre et autant de rhum qu'aux autres?... Ce punch est nauséabond. Donne-moi vite ce qu'il me faut »... Le maréchal, qui avait entendu l'algarade, ne voulut pas humilier l'honnête officier de la garde citoyenne. Il fait un signe au domestique qui s'empresse d'apporter sucre et rhum, et notre bourgeois, avec un grand sang-froid, presse la tranche de citron, fait fondre le sucre et verse le rhum. Pour ne pas mettre à la gêne l'officier-citoyen, en l'obligeant à se trop hâter, le maréchal a l'obligeance d'attendre avant de faire usage de son rincebouche, aussi chacun des convives a-t-il conservé le sien intact devant soi. Enfin, le bon petit bourgeois fut en mesure; il commença à boire et parut satisfait; le maréchal, alors,

(1) Le chevalier de Cussy commet ici une erreur de date. En 1814, c'est le 12 avril, et non le 16, que le comte d'Artois fit son entri''e dans Paris. {Note de l'éditeur.)

44 SOUVKiNIRS DU CHEVALIER DE CUSSY

porta son verre à la bouche, et chacun d'en faire autant. Quand il vit tous les convives rejeter l'eau qu'ils avaient prise dans la bouche, le naïf officier bourgeois prit un air triomphant : « N'est-ce pas, dit-il, que c'est détestable?... Ça ne pouvait pas se boire, et, si chacun avait suivi mon exemple, il s'en trouverait bien »... Cet honnête habitant de la rue Saint-Denis quitta la table et l'hôtel, fort satisfait d'avoir mieux fait que les autres, et il ne sait peut-être pas encore l'incongruité qu'il a commise et la comédie qu'il a procurée aux convives du maréchal duc de Reggio, qui devaient se mordre d'autant plus les lèvres pour ne pas rire, qu'ils voyaient le maître de maison garder son sérieux et un imperturbable sang-froid.

Mais, à propos du duc de Reggio, quel inconcevable caprice, quel singulier scrupule a donc eu, tout à coup, l'Autriche, de refuser à nos maréchaux et généraux le droit de porter des noms de duchés, dont les villes ou les pays ayant fourni ces noms sont passés sous le sceptre de l'empereur François!... Afin de conserver certains avantages de fortune provenant d'une dotation de Napoléon, Mme la duchesse d'Istrie, pendant le séjour qu'elle a fait à Vienne, il y a quelques années, a consenti à n'être qualifiée que « duchesse Bessières ». Mais je ne sache pas que personne la nomme, en France, autrement que duchesse d'Istrie; et c'est aussi le titre et le nom de duc d'Istrie que porte son fils, qui a épousé Mlle de Lagrange, propre nièce de Mme d'Agasson, ma tante. J'ajouterai, entre parenthèse, que rien n'est beau au monde comme Mme la duchesse d'Istrie, née de Lagrange, et j'ai vu, de mes yeux i>ii, le très pieux archevêque de Bourges, Mgr de Villèle, absolument ébloui de sa beauté et arrêtant longuement et avec indiscrétion ses yeux archiépiscopaux sur cette ravissante création de Dieu.

Les noms provenant d'un fait d'armes ne sont pas déniés cependant par l'Autriche, et je crois savoir que, par exemple, le duc de Montebello n'est pas compris dans la catégorie de ceux que veut, si puérilement, atteindre l'Autriche. Mais

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