‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 23 sur 223 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

elle se refuse à reconnaître désormais les titres de duc de Trévise, de Reggio, de Rovigo, de Dalmatie, d'Istrie, de Vicence, de Padoue, etc. La Prusse, l'Espagne, le Portugal, les Deux- Siciles se montrent moins niais que l'Autriche. Le roi des Deux-Siciles a même racheté, dit-on, en quelque sorte, en espèces sonnantes, à M. de Talleyrand, son titre de « prince de Bénévent », en lui octroyant, en outre, le titre de « duc de Dino » que ce pratique M. de Talleyrand a fait aussitôt passer à son neveu, Edmond de Talleyrand-Périgord, pour plaire à sa jolie nièce, dont il est amoureux, platonique, j'espère. L'Autriche n'a jamais protesté, par contre, au sujet des titres de « duc de Tarente » et de « duc d'Otrante » donnés au noble maréchal Macdonald et à l'infâme ministre Fouché. Je suis convaincu que le comte d'Appony, l'ambassadeur d'Autriche à Paris, n'a exécuté qu'avec un profond regret les ordres qu'il a reçus de sa Cour, en notifiant cette décision puérile à nos illustres guerriers, et en leur refusant désormais le titre que Napoléon leur a conféré à une époque où personne ne lui contestait le droit de le faire. Lorsque M. le maréchal duc de Reggio se présenta, un soir, chez la comtesse d'Appony, peu après la notification ofTicielle — tenue secrète, sans doute, ce qui a été une sottise de la part du gouvernement — l'huissier de service l'annonça en disant : « M. le duc Oudinot », et répéta une seconde fois cette dénomination avec une sorte d'affectation, Le maréchal, outré, se couvrit et sortit. Il voulait appeler en duel l'ambassadeur d'Autriche, par l'ordre duquel l'huissier avait agi. Le Roi eut beaucoup de peine à le calmer, et dut même lui donner l'ordre positif de ne réclamer aucune satisfaction de la part de l'ambassadeur. M. le maréchal duc de Trévise m'a dit que tous les maréchaux se sont entendus pour ne point paraître dans les salons de l'ambassade d'Autriche, aussi longtemps que l'affaire de leur titre et de leur nom — qui marchent ensemble et ne font qu'un, légalisés qu'ils sont par la victoire — ne sera pas réglée officiellement à leur satisfaction.

Je passe maintenant à la narration de ce très grand évé-

nement qu'a été le licenciement de la garde nationale de Paris.

Sous la date du 26 avril 1827, je reçus la lettre d'avis que j'avais été désigné pour seconder à la revue de la garde nationale qui devait avoir lieu au Champ de Mars, le 29 du même mois, M. le comte de La Ville, colonel d'état-major. A 11 heures et demie, j'étais au Champ de Mars. Le temps était très favorable, et tous les talus ou tertres qui longent les deux côtés de ce terrain étaient gaimis d'une foule innombrable. En me rendant à mon poste, j'avais remarqué le comte d'Appony et son fils qui, comme de petits bourgeois, se dirigeaient à pied vers le Champ de Mars, confondus dans les rangs du public.

Lorsque le Roi arriva, je fus du nombre de ceux qui le suivaient, de sorte que je vis parfaitement tout ce qui se passa. La garde nationale était placée en ligne sur les quatre côtés du long parallélogramme que présente le vaste Champ de Mars. Dans plusieurs endroits, et, au moment où le Roi passait, plusieurs cris de : « A bas les ministres! A bas les Jésuites! » partirent de la foule qui se pressait sur les talus. Je répète : de la foule, car aucun cri semblable ne se fit entendre des rangs de la garde nationale. Sur un seul point, et sans que j'eusse pu distinguer exactement ce qui se passa, un homme occasionna une petite émotion qui fut sans durée : un garde national, l'arme au bras, était sorti des rangs et avait commencé à lire une remontrance adressée au Roi; mais le maréchal duc de Reggio s'était élancé vers ce garde et l'avait immédiatement fait rentrer dans l'alignement, donnant l'ordre de prendre son nom. Au défilé, qui se passa avec convenance, quelques cris de : « A bas les ministres! », rares et sans échos, sortirent des rangs d'une compagnie de la 11^ légion. C'était, sans doute, une inconvenance, un manque de respect au Roi, un acte coupable contre la discipline mais ce fait isolé pouvait-il motiver la mesure qui a été prise, l'espèce de coup d'Etat, devant lequel on n'a pas reculé?... On ne songeait donc pas aux suites probables de

chapitrp: xx[ 47

cette grave détermination, et qu'on se rendait hostile à jamais la bourgeoisie de Paris?... Au fait, ce n'est pas là qu'il faut chercher la cause du licenciement de la garde nationale. En effet, lorsque le Roi, après être descendu de cheval, au pied du grand escalier du pavillon qu'il habite aux Tuileries, se tourna vers les maréchaux pour les congédier, il s'exprima ainsi : n Merci, messieurs. A tout prendre, il me semble que nous pouvons être satisfaits do la manière dont les choses se sont passées. M, le duc de Reggio, vous voudrez bien faire un ordre du jour à la garde nationale, pour lui dire le plaisir que j'ai eu à la voir et la satisfaction que j'ai éprouvée de son excellente tenue, » Je consigne ces paroles de Sa Majesté, sans crainte de faire erreur, car, deux jours après, M. le duc de Trévise, qui les a entendues distinctement, me les a dictées lui-même.

Quand la garde nationale rentrait d'un exercice ou d'une revue, les bataillons se disloquaient par petits groupes de vingt-cinq à trente gardes, des mêmes quartiers, regagnant leur logis, sans ordre absolu, ni commandement, ni surveillance, le fusil couché sur l'épaule et causant; ne formant plus, en quelque sorte, un corps sous les armes. Un détachement de cette nature passa dans la rue de Rivoli, sous les fenêtres du comte de Villèle, et la plupart des gardes qui le composaient firent entendre des cris de : « A bas Villèle! A bas les ministres! A bas les Jésuites! », cris qui trouvèrent de l'écho dans la foule. Ce sont ces « A bas Villèle! » qui sont la véritable cause du licenciement. Mais comment, après ce qu'il avait dit aux maréchaux après la revuf. ]>^ Roi a-t-il pu consentir à une aussi grave mesure?

Ce jour-là même, 29 avril, il y avait un grand dîner chez le comte d'Appony. Plusieurs ministres, au nombre desquels était M. de Villèle, prirent part à ce dîner. Et là, chez cet ambassadeur étranger, devant les domestiques occupés du service de la table, l'amour-proprf! blessé de certains convives étouffa !a voix de la raison et fit oublier toute dignité : on ne craignit pas de discuter tout haut l'opportunité d'une puni-

tion à infliger à la garde nationale, et de proposer son licenciement!... Le bai'on Dumanoir, que je connaissais du temps où il avait été attaché à la légation de France à Berlin (1), assistait à ce dîner. Il fut si étonné de tout ce qu'il entendit, si choqué d'avoir vu une discussion de cette importance se passer à la table d'un ambassadeur étranger, si effrayé de ce qui semblait se préparer, qu'aussitôt après ce dîner, il se rendit en toute hâte chez M. de Sémonville, gi'and référendaire de la Chambre des pairs, ami de sa famille — son parent, même, je crois — et son protecteur dans la carrière diplomatique. Dans ce moment, se trouvaient réunis chez M. de Sémonville : le baron Portai, le baron Mounier, le baron Pasquier, le chevalier de Panât (2), et quelques autres personnes encore. Personne ne voulut ajouter une foi entière à ce que raconta Dumanoir, tant cela parut inouï; et l'on crut qu'il donnait trop de portée et trop d'importance à des paroles en l'air, mal interprétées au milieu de la conversation générale. Ce sont le baron Dumanoir et le baron Portai qui m'ont raconté tout ceci.

A minuit, une estafette vint porter un pli au maréchal duc de Reggio. On réveilla le vieux guerrier; le comte de Villèle lui envoyait l'ampliation de l'ordonnance royale qui prononçait le licenciement de la garde nationale. Depuis cinq ou six heures déjà, l'ordre du jour témoignant à la milice citoyenne la satisfaction du Roi était envoyé à l'impression. Le maréchal dut se hâter de faire arrêter la presse, et, le lendemain, au lieu de faire connaître aux Parisiens la satisfaction royale, le Moniteur leur lançait le plus fort témoignage de mécontentement, en leur annonçant le licenciement de la garde nationale.

On était si loin de soupçonner, dans Paris, un semblable résultat, que, le lendemain, dans les bureaux du ministère

(1) M. de Rayneval étant ministre de France. {Note de Vauteur.)

(2) Ce chevalier de Panât est un ancien officier de marine d'avant la Révolution. Je l'ai connu, du vivant du marquis de Bonnay dont il était l'ami. (Noie de routeur.)

Page 1