CHAPITRE XXI
— OÙ, comme on sait, la première occupation de^ employés, en arrivant le matin vers 10 heures, est de lire les journaux
— on ne connut que par hasard l'ordonnance du licenciement. En effet, on ne déploie généralement le vaste Moniteur, le soporifique Moniteur, que lorsqu'on croit devoir y rencontrer quelque acte important, quelque article politique communiqué par le gouvernement. Sans cela, la grave et officielle feuille obtient rarement l'honneur de la lecture. Or donc, le 30 avril, personne n'avait la pensée que le Moniteur pût renfermer une nouvelle intéressante, et ce fut avec un étonnement touchant à la stupeur, que nous apprîmes, par la révélation d'un commis qui avait par hasard jeté les yeux sur le Moniteur, que la garde nationale n'était plus! Fuit!... Cette journée fut perdue pour le travail. Elle fut tout entière consacrée aux commentaires, et nul de nous ne se sentait capable de contraindre sa pensée à se distraire de cette nouvelle si importante et qui peut avoir de si graves conséquences.
Le lendemain, c'est-à-dire le l^r mai, je me rendis de fort bonne heure, ainsi que j'avais coutume de le faire assez souvent, chez le baron Portai. Je le trouvai fort affligé de ce qui se passait, car, d'après lui, le Roi venait de commettre là une faute immense : « Il peut se trouver telle occasion, me dit-il, où la famille royale aura besoin de s'appuyer sur la bourgeoisie de Paris. Elle regrettera alors d'avoir fait usage de verges contre elle, en frappant la garde nationale, et elle trouvera contre elle tous ceux que le licenciement a atteints (1). » Quelques jours après, un propos d'un bijoutier, M. Trufy (2), officier dans la garde nationale, et d'ailleurs un homme tranquille et monarchique, me prouva, qu'en effet, l'affront du licenciement avait été vivement ressenti par la bourgeoisie parisienne. « Ah! monsieur, s'était-il écrié, notre joue brûle encore du soufflet qu'elle a reçu, et dans dix ans elle sera encore chaude! »
(1) C'est alors qiio le baron Portai me raconta l'arrivée de Dumanoir chez M. de Sémonville, l'avant-veille. {Note de l'auteur.)
(2) Auguste Trufy, bijoutier au Palais-Royal. {Note de l'auteur.)
Un matin de la semaine qui suivit, j'allai chez M. de Chateaubriand où je trouvai l'un de ses intimes, M. Agier, conseiller à la Cour royale et colonel de la 12^ légion, que je connaissais pour l'avoir rencontré fréquemment dans cette même maison amie, en 1823, et depuis encore (1). M. de Chateaubriand qui, depuis sa sortie du ministère, en 1824, faisait une guerre acharnée de plume à l'administration de M. de Villèle, était fort irrité du licenciement, acte qu'il regardait, nous disait-il, « comme un crime politique de la part du président du Conseil, par les graves résultats que ce coup de passion pourrait avoir pour la monarchie, que le ministre entraînait à une perte certaine )>. Pendant un instant de silence, qui s'était établi à la suite d'une vive sortie de M. de Chateaubriand sur « les fautes dont le Roi se rendait complice aux yeux de la nation, en conservant le ministère de M. de Villèle », je m'étais emparé d'un volume des œuvres de M. de Chateaubriand. Ce volume, qui se trouvait sur la grande tablebureau placée au centre du cabinet de travail, était celui intitulé : Les quatre Stuarts, écrit historique charmant, petit chef-d'œuvre dont on ne peut abandonner la lecture, quand on l'a commencée. Pour rompre le silence, je dis : « Quelle ressemblance il existe entre le sort de cette famille et celui de la famille des Bourbons! » Aussitôt, M. de Chateaubriand répliqua : « Oui, sans doute. De part et d'autre, on rencontre bonté et ineptie, malheur et restauration »... Le bon M. de Chateaubriand fit une pause, puis ajouta, en s'animant et en employant une expression un peu rude, un peu vulgaire, mais que l'intimité autorisait, expression qui rendait, du reste, énergiquement sa pensée visiblement inquiète de l'avenir : « Oui, mon cher ami, votre réflexion est fort juste. Que de rapprochements on peut faire!... Mais, après la restauration de la royauté en Angleterre, les Stuarts ont régné vingt-huit ans avant leur expulsion définitive. Or, croyez-vous que ceux-ci, avec leurs fautes, leurs sottises con-
(1) Ce M. Agier était président de la loge maçonnique les Francs régénérés.