‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 25 sur 223 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

tinuelles, en aient encore pour treize ans dans le ventre?... » J'ai déjà dit plus haut, que ce n'est point ce qui s'est passé au Champ de Mars qui a provoqué le licenciement de la garde nationale, mais que ce sont les cris de : « A bas Villèle! » poussés dans la rue de Rivoli qui ont amené à soumettre cette proposition au Roi. Si quelque autre motif inconnu du public n'était pas venu agir sur l'esprit du Roi et le ranger à l'avis de son premier ministre, pouvait-il ratifier cette proposition de licenciement, après ce qu'il avait dit, de retour aux Tuileries, aux maréchaux, et, notamment, à M. le duc de Reggio?... Or, ce motif secret, je crois le trouver dans les cris et les paroles atroces proférés autour de Mme la duchesse d'Angoulême, quand elle retournait au château en calèche, après la revue du Champ de Mars. Par ce que j'ai entendu, je puis croire que, sur d'autres points, les mêmes scènes se sont reproduites, les mêmes mots ignobles ont été prononcés. Ces actes ont dû laisser dans l'esprit de la princesse une irritation qui aura gagné le Roi, lorsqu'il les aura appris et, la proposition de licenciement trouvant Sa Majesté dans un moment de vif mécontentement contre les Parisiens, M. de Villèle aura eu plus de facihté qu'il ne l'espérait pour obtenir la signature du Roi, oublieux de ce qu'il avait dit au duc de Reggio.

Au retour de la fameuse revue, le 29 avril, je rentrai donc, lentement, le long de la Seine, au milieu d'une foule fort épaisse. Arrivé sur le quai d'Orsay, à la hauteur du bâtiment public qui s'élève si lentement — et qui deviendra, dit-on, l'hôtel des Affaires étrangères ou celui des Postes (1) — les paroles de la populace qui marchait à côté de la voiture de la duchesse d'Angoulême devinrent plus distinctes pour moi. Dans ce peuple hurlant, des dernières classes de la société, il y avait plusieurs de ces figures sinistres semblables à celles qu'on vit, sans doute, pendant les plus mauvais jours de la Révolution, en 1792, 1793 et 1794. Quelques-uns de ces

(1) Ce magnifique bâtiment est terminé. Le Conseil d'Etat y est installé. J'ai vu cette belle construction en 1842. {ï^ole de 1843.)

hommes hideux brandissaient leur poing fermé, en criant : « A bas les Jésuites!... A bas les cafards!... A bas les prêtres!... » Et l'un de ces chenapans, hurlant à plein gosier, faisant entendre sa voix de stentor au-dessus des bruits de la foule, et s'adressant directement à la duchesse d'Angoulême qui, fort pâle, mais, en apparence, fort calme, tournait par hasard la tête de son côté, cria de façon fort distincte : « Oui, madame. A bas les prêtres! Nous leur couperons les » ... Et

la foule de rire aux propos de cette brute.

L'impression pénible sous l'empire de laquelle la duchesse d'Angoulême se trouvait lorsqu'elle revit le Roi, l'irritation que dut ressentir Charles X, qui, au fond, n'était que médiocrement satisfait de ce qui s'était passé dans la journée, ne suffisent-elles pas pour expliquer la facilité avec laquelle le Roi a accepté la proposition du licenciement de la garde nationale?...

Je me suis servi avec intention du verbe « expliquer » et n'ai pas voulu écrire « justifier », car, de nos jours, le métier de Roi doit habituer ceux qui sont appelés, pour leur malheur, à l'exercer, à dévorer en secret bien des affronts.

Page 1