CHAPITRE XXII
Quelques anecdotes sur M. et Mme de Chateaubriand. — Propositions d'un inconnu. — L'infirmerie de Marie-Thérèse. — Fureur de Charles X contre « cette canaille de journaliste ». — Le singe et le chat de M. de Chateaubriand. — Le cabinet noir. — MM. Billecocq et Bellart. — Suprêmes conseils de ce dernier à Charles X. — Le marquis de Cussy, le célèbre gourmet. — Sa discussion avec Brillât-Savarin. — Le vin blanc de la comète. — L'odorat du marquis de Cussy. — Mort de Désaugiers.
— Appréciation du baron Portai sur la solidité du ministère Villèle.
— Comment j'ai été mêlé à des intrigues politiques en 1827. — Ce que me dit le baron Pasquier des derniers moments de Louis XVIH.
Paris, août 1828.
Puisque j'ai parlé un peu plus haut de M. de Chateaubriand, je vais, n'ayant pas jusqu'ici trouvé dans ma narration d'occasion propice, rapporter ici sur ce vieil ami quelques anecdotes, telles qu'elles se présentent à ma mémoire.
Voici, d'abord, un fait dont j'ai été témoin et dans lequel j'ai même eu à jouer un rôle, mais de simple comparse, il est vrai.
Quand M. de Chateaubriand quitta le département des affaires étrangères, si indignement expulsé par M. de Villèle — encore omnipotent aujourd'hui (août 1828), mais dont le char semble marcher plus difficilement — il fut habiter une maison dans la rue du Regard, n" 7, et s'occupa d'une édition complète de ses œuvres. Il avait passé avec un libraire un contrat, lui assurant 500,000 francs et 1,000 francs pour chaque nouvelle feuille d'impression fournie par sa plume. C'est dans cette demeure que je le vis, à la fin de l'année 1824, et, plus tard encore, jusqu'au moment où il a pu entrer dans la maison qu'il a fait bâtir et qu'il occupe en ce moment, dans la rue d'Enfer, à côté de l'infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par Mme de Chateaubriand.
Un matin, pendant que j'étais chez lui, rue du Regard, son domestique entra, disant qu'un individu qui lui était inconnu demandait à lui parler. M. de Chateaubriand se rasait en ce moment; son secrétaire, Hyacinthe Pilorge, était absent; il me demanda le service d'aller voir ce qu'on lui voulait. Le visiteur inconnu me dit que, puisque M. de Chateaubriand s'occupait alors de donner au public une nouvelle édition de ses œuvres, « Sa Seigneurie » serait sans doute charmée de retirer de la circulation « un ouvrage qui renferme des opinions qui ne sont plus les siennes aujourd'hui. » Et mon interlocuteur ajouta : « Je veux parler des Etudes historiques. En voici un exemplaire que je laisserai à raison de 10 francs le volume. Je sais encore une autre personne qui en possède un exemplaire et qui suivra mon exemple. »
Je portai immédiatement la commission à M. de Chateaubriand. Il se retourna aussitôt, en me montrant les rayons de sa bibliothèque :
— Répondez, me dit-il, à ce monsieur, que je le remercie beaucoup de son obligeance, mais que j'ai là quatre exemplaires que je serais charmé de céder au même prix. J'en verserais le montant au profit des malheureux Hellènes.
Sur cette réponse, l'étranger se retira, fort surpris de voir que M. de Chateaubriand ne craignait pas d'avouer, qu'à cinquante-cinq ans il pouvait penser, sur certains points, autrement qu'à vingt-cinq.
En me voyant rentrer dans son cabinet, M. de Chateaubriand me dit avec vivacité : « Pourquoi donc y a-t-il tant de gens pénétrés de cette idée, que jamais on ne doit changer d'opinion?... Moi, j'en change, à la réflexion... Ah! pas comme M. de Damas, par exemple!... Lui, quand il réfléchit, c'est après... » Il fit une pause, puis reprit : « Maintenant que je suis riche — et il appu5^a sur ces derniers mots — et qu'on ne me trouve plus bon pour les affaires, je vais uniquement m'occuper de satisfaire mon éditeur et d'achever mon ermitage de la rue d'Enfer. »
Ceci me fait penser que j'avais voulu quelque peu con-