‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 27 sur 223 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

tribuer aux ornements de l'autel de l'église de l'infirmerie de Maiùe-Thérèse. Je fis venir à cet effet de la fonderie royale de Berlin, deux grands flambeaux d'autel et deux tableaux en fer noir représentant des sujets religieux. J'ai retrouvé la lettre par laquelle Mme de Chateaubriand me remercie de ce petit souvenir de l'amitié. Elle est datée du l^r mars 1825, au moment où je me disposais à retourner à Dresde.

« Si vous ne faites pas un bon voyage, monsieur le chevalier, ce ne sera pas la faute des pauvres habitants de l'infirmerie de Marie-Thérèse. Ils vous bénissent et prient le Bon Dieu pour vous, après avoir admiré vos deux magnifiques flambeaux et les deux chai^mants petits tableaux que vous avez bien voulu y joindre. Mais, monsieur, tout en unissant ma reconnaissance à celle de mes bonnes sœurs, je serais tentée de vous gronder et surtout de ne plus chai'ger votre obligeance de commissions que vous ne remplissez pas du tout comme je l'entendais. Je ne vous en renouvelle pas moins mes bien sincères remerciements et vous prie etc. (1)... »

Les articles de polémique dans les journaux et les brochures politiques que M. de Chateaubriand a livrés depuis qu'il vit dans la retraite, battant sans cesse en brèche le ministère de M. de Villèle, ont fort irrité le roi Charles X contre lui. Il y a quelques mois (2), lorsque M. le vicomte de Saint- Priest était à Pai'is, venant de Berlin pour se rendre à l'ambassade de France à Madrid qui lui a été confiée (3), le marquis de Caraman, son beau-père, arriva, le visage tout bouleversé, chez Mme de Saint-Priest. Il ne voulut pas s'expliquer devant M. Bourjot et moi, qui faisions une visite, dans ce moment, à Mme de Saint-Priest, sa fille. Celle-ci, voyant l'agitation de son père, se retira sous un prétexte quelconque dans la chambre voisine, où M. de Caraman la suivit et ne parut plus, ayant quitté l'hôtel par une autre issue. M. Bourjot

(1) Vicomtesse de Chateaubriand au chevalier de Cussy. Archives parti» culières du comte Marc de Germiny.

(2) Ceci est écrit en août 1828.

(3) M. de Saint-Priest succédait à Madrid à M. de Moustier.

s'était retiré dès que Mme de Saint-Priest s'était levée, et j'allais en faire autant, lorsque survint mon ami Adolphe Billecocq qui suivait M. de Saint-Priest à Madrid, comme second secrétaire de l'ambassade. Adolphe Billecocq, d'ailleurs intime dans la maison des Saint-Priest, me pria de demeurer quelques instants. Sur ces entrefaites, Mme de Saint- Priest rentra au salon. Elle ne nous fit point mystère du trouble de son père et nous dit que le marquis de Caraman venait d'arriver du château où s'était passée une scène d'une violence extrême de la part du Roi. Jamais le vieux marquis n'avait vu Sa Majesté dans un état d'exaltation aussi grande. Colère, élevant la voix « comme un charretier après ses chevaux », parlant des ennuis du trône et d'abdication, le monarque avait prodigué les termes les plus injurieux à tous les hommes de l'opposition qui font imprimer leurs opinions, et nommant M. de Chateaubriand, il avait dit qu'il n'était « qu'une canaille de journaliste... » Le vieux courtisan était stupéfait, tremblant, et redoutant, avant tout, que ces paroles, qui avaient été proférées devant un assez grand nombre d'individus, ne fussent rapportées à ceux qu'elles avaient attaqués et ne les rendissent plus hostiles qu'ils ne le sont en réalité. Je pense que M. de Chateaubriand ignore complètement l'épithète peu gracieuse, sortie d'une bouche royale à son adresse, et, certes, ce n'est pas moi qui la lui révélerai.

M. de Chateaubriand aime beaucoup les animaux. Il a eu longtemps, dans son cabinet, un singe, dont les tours le divertissaient. A cette époque, il s'occupait de mettre en ordre les écrits divers de M. de Fontanes, avant de les livrer à l'imprimeuj!". Un jour, en rentrant, il voit venir son singe à sa rencontre, ayant un aspect paterne et débonnaire : « Ah! coquin, lui dit-il, en le caressant, tu as brisé ta chaîne et tu as l'air honteux de ta faute. » Il sonne; on rattache le singe, et il ne pense plus à ce fait, fort minime en apparence. Mais, lorsqu'il veut reprendre ses travaux, il trouve ses tiroirs vides : tous ses manuscrits ont disparu. Promenant les yeux autour de lui,

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