‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 28 sur 223 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

il voit la corbeille à papier entièrement pleine; il visite le contenu de la corbeille : ce sont les manuscrits de M. de Fontanes! Mais, dans quel état!... Le singe les avait déchirés, et, habile imitateur, ayant agi comme agissait son maître, il avait déchiré chaque feuille en quatre parties; de sorte qu'avec un temps infini et une grande patience, il a, du moins, été possible de rapprocher les morceaux et de reconstituer les écrits, sans aucune lacune. Par la même occasion, M. de Chateaubriand visita les autres tiroirs de son bureau, lesquels restaient toujours sans être fermés à clef. Celui qui contenait ses décorations était vide. Que sont-elles devenues?... On cherche partout et longtemps; les recherches restent vaines. Ce n'est que cinq ou six jours après que le domestique, armé d'une « tête de loup » pour enlever les toiles d'araignée, aperçoit les décorations suspendues, avec une quasi-symétrie, à l'angle d'une corniche de la pièce où le singe s'était hissé.

Pour éviter semblable accident, M. de Chateaubriand a congédié le singe et l'a remplacé par un chat, qui reste couché et dormant sur la table de l'illustre écrivain, pendant que sa féconde et brillante imagination fait sortir de sa plume de si belles pages. Dans son amour pour les bêtes, M. de Chateaubriand a poussé la bonhomie pour son chat jusqu'à l'amuser, au moyen d'un pantin en carton dont les membres se remuaient par des ficelles, que M. de Chateaubriand, lui-même, tirait devant son chat, qui, lui, jouait alors de la patte contre le pantin. C'est dans son habitation de l'infirmerie de Marie- Thérèse que j'ai vu cet homme illustre et vénéré se livrer à ces jeux enfantins.

Malgré l'éloignement de sa demeure, depuis qu'il habite la rue d'Enfer, je suis allé fort souvent, le soir, en 1826 et 1827, chez mon vieil ami. Mme de Chateaubriand est d'une déplorable santé et sort peu. Aussi, chaque soir, quelques amis — presque exclusivement des hommes — viennent former son petit cercle. J'y vois souvent des personnes que j'aimerais mieux ne pas y rencontrer : ce sont des gens passionnés qui excitent M, de Chateauliriand, et exploitent, en quelque sorte.

son talent et sa renommée. Je suis convaincu que, dans maintes occasions, il eût été plus modéré, s'il n'avait pas eu, sans cesse, autour de lui, des personnes qui, en le flattant — ce à quoi il est sensible — le poussent en avant et irritent encore davantage son esprit et son amour-propre engagés dans la lutte qu'il a entreprise contre le ministère de M. de Mllèle.

M. de Chateaubriand se croit surveillé, partout où il va, par des gens de la police qui épient ses démarches et sa correspondance. J'ai dit déjà, qu'en 1821, pendant qu'il était à la tête de la légation de Berlin, c'est sous mon couvert qu'il recevait sa correspondance particulière, et, notamment, les lettres que lui adressait Mme de Duras. Depuis lors, cette petite manie de mon vieil ami a augmenté, et, dès 1825, il m'a engagé à ne jamais lui écrire que par des intermédiaires sûrs, et point par la poste, persuadé qu'il était qu'aucune des lettres qui lui étaient adressées par cette voie n'échappait à l'inspection du « cabinet noir » établi à la direction générale des postes. « Gela, dans votre propre intérêt, mon cher Gussy, avait ajouté M. de Ghateaubriand. Si, par exemple, on voyait dans vos lettres que le prince Antoine est borné, que le comte d'Einsiedel vous regarde de travers, que le chevalier d'Acosta (1) n'est qu'un sot, que le général de Canicofî (2) porte de fausses dents, que la comtesse de Palffy est toujours jolie et la baronne de Maltzahn toujours aimable, que la Saxe vous semble de plus en plus le jouet de la Prusse... Que sais-je encore?... Quel parti en tirerait le cabinet noir?... Ah! vous et moi nous sommes déjà assez révolutionnaires comme cela!... »

Peu de temps après le licenciement de la garde nationale, je causais avec le très honorable M. Billecocq, le père, cet honnête homme par excellence, ce sincère royaliste. Il se montra profondément affligé de la marche du gouvernement, des fautes des ministres, des fautes encore plus grandes de la Gour, qui ne montre pas de bonne foi et se laisse dominer entièrement par la Congrégation : « Le Roi, me dit-il, se fait vieux. Il n'a

(1) Ministre de l'Espagne à Dresde. Voir chap. xvi.

(2) Ministre de Russie à Dresde. Voir chap. xvi.

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