‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 29 sur 223 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

plus d'énergie; il se laisse conduire facilement, et ceux qui exploitent sa faiblesse lui font peur de l'autre vie, pour obtenir de lui des choses qui conduisent la France à sa perte. Ah! mon cher ami, j'espère ne pas voir ce que je prévois, parce que je n'ai plus longtemps à vivre probablement; mais la Révolution n'est pas finie. Les fautes de la Cour lui font relever la tête, et l'hydre sanglante aux cent têtes dévorera encore plus d'une génération, et, je le crains, entraînera dans l'abîme la famille royale, qui ne veut profiter ni des conseils de ses amis les plus sincères ni des leçons de l'histoire... » M. Billecocq me raconta alors quelques traits de l'entretien que le Roi eut, en 1826, avec M. Bellart, peu de temps avant la mort de celui-ci. Il tenait ces détails de M. Bellart lui-même, son ami intime, et le paiTain de son fils Hippolyte. M. Bellart avait tenu à verser ainsi, dans le cœur d'un vieil ami, ses dernières larmes sur le sort de la monarchie.

M. Bellart, à qui Louis XVI, sur l'avis de IMalesherbes, préféra Desèze, fut le défenseur du général Moreau et de M. de Rivière, après avoir été celui d'Adélaïde de Cicé, dans l'affaire de la machine infernale. Il était membre du conseil départemental de la Seine quand vinrent les événements de 1814, et fut le rédacteur de la proclamation du l^r avril, foudroyant manifeste contre Napoléon, dont le conseil général méconnaissait désormais l'autorité, exprimant le vœu formel que le gouvernement monarchique fût rétabli dans la personne de Louis XVIII et de ses successeurs légitimes (1). Devenu procureur du Roi à la Cour royale, c'est-à-dire chef du parquet, M. Bellart eut le triste devoir de poursuivre devant la Cour

(1) Deux jours après, le dimanche 3 avril, le Sénat conservateur prononça la déchéance de l'Empereur, et, le lendemain, le gouvernement provisoire fit une déclaration dans le même esprit. Ce gouvernement provisoire était ainsi composé : le prince de Bénévent; le général comte de Beurnonville, plus tard maréchal de France; le comte de Jaucourt; M. de Montesquiou-Fézensac, abbé et ancien membre de l'Assemblée constituante; le conseiller d'Etat duc de Dalberg. Le secrétaire général était M. Roux- Laborie. Ainsi, sur les membres de ce quinquemvirat, il y avait deux prêtres (le prince de Bénévent et M. de Montesquiou) et un quasi-étranger, car le duc de Dalberg n'avait été naturalisé qu'en 1810. {Note de l'auteur.)

des Pairs le maréchal Ney, ce qu'il fît avec un acharnement qui fut généralement désapprouvé. Certes, si le maréchal Ney eût été jugé par ses pairs, les maréchaux, et si ceux-ci n'avaient pas commis la faute de se déclarer incompétents, cet illustre capitaine — coupable, sans doute, au point de vue d'où la famille royale devait envisager son acte, mais uniquement entraîné par son dévouement à la cause impériale et par la fascination qu'exerçait Napoléon — n'eût pas été condamné à mort. Telle est l'opinion que j'ai entendu émettre par le maréchal Mortier. Ces vieux guerriers auraient compris, en effet, que l'élan avait dû entraîner « le brave des braves », tout autant que ses propres souvenirs.

Après avoir fait une guerre acharnée aux écarts de la presse, que, dans l'instruction contre Louvel, l'assassin du duc de Berry, il accusa du crime, ce fut, toutefois, avec répugnance que M. Bellart lança un réquisitoire contre le Courrier français, à l'occasion de certaines susceptibilités de la Cour de Rome sur la non-observation du maigre le vendredi, que ce journal avait attaquées. Plusieurs fois M. Bellart refusa à M. de Peyronnet, ministre de la justice, de réquisitionner en cette occasion, et il n'obéit qu'aux ordres réitérés du ministre et à la demande expresse que lui adressa le Roi. Ce document, dressé en opposition avec son opinion personnelle, et peutêtre avec ses convictions, se ressentit des dispositions d'esprit dans lesquelles se trouvait son auteur en l'écrivant. Le style en était décoloré et la logique sans fermeté; aussi dit-on, dans le public, à cette occasion : « L'éloquence est un bel art, mais Bellart n'est pas l'éloquence. » Il est certain que cette plaisanterie assez facile ne pouvait s'appliquer qu'à ce seul document sorti de la plume de l'illustre magistrat, tout ce qu'il a écrit, par ailleurs, étant absolument marqué au coin de l'éloquence et du talent. Le chagrin qu'il éprouva, à cette occasion, altéra beaucoup sa santé, que de nombreux travaux avaient déjà fort ébranlée, et, depuis cette époque, il ne fit que languir.

Lorsqu'il vit que son existence était sérieusement menacée.

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