CHAPITRE XXII
M.Bellart fit demander une dernière audience au roi Charles X. Il ne put y paraître que porté sur un fauteuil : « Sire, ce sont les paroles d'un mourant et d'un serviteur dévoué, dit-il; daignez les écouter avec indulgence et les prendre en considération. Ce sont mes convictions dont je vais dérouler le tableau, et je crois connaître les hommes. » Alors, M. Bellart, qui s'effrayait, pour les destinées de la France et de la famille royale, des progrés et du triomphe de la société des Jésuites, dont les adeptes se glissaient dans toutes les administrations et dont les confesseurs exerçaient leur influence sur la Cour, aussi bien que sur un grand nombre de familles, développa aux yeux du Roi toutes les menées de la Congrégation, ses projets, son but, et peignit le tableau de si sombres couleurs, que le monarque parut, un instant, ébranlé. Charles X écoutait, la main sur les yeux, le coude appuyé sur un genou et la tête inclinée, dans la position d'une méditation douloureuse. De temps en temps il interrompait le vieux serviteur dévoué qui récitait son testament politique, sa dernière profession de foi, et s'écriait :
— « Mais, monsieur, monsieur! Que voulez-vous donc que je fasse?... — Hélas! je suis si vieux déjà; j'ai un pied dans la tombe. Puis-je donc résister?.. — Monsieur, je vous crois. Je vois que vous dites la vérité; mais j'ai tant à réparer aux yeux de Dieu... — Mais, monsieur, monsieur! Si j'agis comme vous le demandez, ils ne me donneront pas l'absolution au moment de mourir. »
La douleur du Roi semblait réelle; mais M. Bellart ne gagna rien. M. le duc de Maillé était seul présent à cette entrevue. Pendant le temps qu'il fallut aux porteurs de M. Bellart pour le sortir du cabinet du Roi, il entendit le duc dire avec force à Charles X :
— « Sire, réfléchissez à ce que vient de vous dire cet honnête homme. Ses fonctions, sa vie au milieu des hommes l'ont mis à même de connaître la pensée des masses...
— Tais-toi, tais-toi, mon cher Maillé. Ceci n'est pas de ta compétence : tu n'y entends rien. »
Telle fut la réponse du Roi et le seul résultat de la conférence. Le chagrin qu'en rapporta M. Bellart a peut-être hâté sa mort, qui survint en 1826. Or, depuis cette époque jusqu'au moment où Charles X s'est décidé, en cette année 1828, à rendre les ordonnances contre les Jésuites, cette société a complètement dirigé le pays.
Ces ordonnances, qui sont dues à l'habileté et à l'énergie du ministère actuel (ministère Martignac), et que l'on est parvenu à faire digérer à la Cour de Rome, ont été l'objet de nombreuses visites de M. de Rayneval (1) à Mgr de Quélen, archevêque de Paris, et de nombreuses négociations avec Rome, négociations pendant lesquelles Belloc, chargé d'affaires auprès du Saint-Siège, avant l'arrivée de M. de Chateaubriand comme ambassadeur, a montré de l'habileté et de l'adresse.
Le digne M. Billecoq a publié une notice historique sur son ami, M. Bellart, dont les œuvres ont été imprimées depuis sa mort. Quelques causes défendues par M. Bellart sont des drames du plus attachant intérêt.
Un déjeuner auquel j'ai pris part dernièrement chez mon homonyme et ami, le vicomte de Cussy (2), marié à une An-
(1) M. de Rayneval était alors ministre par intérim des affaires étrangères. (Note de l'auteur.)
(2) A la fin de l'année 1823, pendant le séjour de plusieurs semaines que je fis à Paris, venant de quitter l'ambassade de Berlin, je vis, un matin, entrer chez moi un très élégant capitaine de la garde royale, qui me dit avoir depuis longtemps l'envie de faire ma connaissance, ayant lieu de croire, d'ailleurs, qu'il existait entre nous des liens de parenté. « Je suis, me dit-il, le vicomte Frédéric (ou Fritz) de Cussy, et, dans un voyage que j'ai fait en Allemagne et en Italie, mon nom m'a valu l'accueil le plus bienveillant et le plus flatteur, de la part des ministres du Roi dans les cours étrangères, ainsi que de la part de tous vos collègues, les secrétaires de légation. » Je détrompai le jeune vicomte de Cussy, lui disant, qu'à mon grand regret, nous ne sommes nullement parents, lui appartenant à la famille des Cussy, de Normandie, moi étant de celle des Cornot de Cussy, de Bourgogne. Nous nous liâmes fort étroitement, nous traitant réciproquement de cousins, malgré l'absence de parenté.
J'ai revu bien des fois en ma vie l'aimahle Fritz de Cussy, et en décembre 1849, alors que j'allais dîner fréquemment chez lui à Saint-Mandé, j'ai fait la connaissance de sa fille Marie, fort belle personne, qui, depuis, a épousé en Normandie un cousin de son nom. Bien que légimitiste, Fritz de Cussy m'a fort excité à cette époque à reprendre du service; mais j'étais destitué par l'infâme gouvernement de la République, auquel il m'eût été pénible de devoir quoi que ce soit. Je refusai donc les offres d'appui que me