CHAPITRE XX
dressé un acte formel, par lequel il déclarait abandonner sans espoir de retour, pour lui et sa descendance, ses droits éventuels au trône. Ce document, signé par lui, par l'Empereur et par plusieurs hauts personnages, a été déposé dans le tabernacle du grand autel de l'église métropolitaine, après avoir été scellé. Il n'en sera retiré qu'à la mort du Tzar... J'ai été un des témoins de ce dépôt... C'est un grave événement qui peut être l'origine de terribles malheurs pour la Russie... Le grand-duc Constantin renonce, en effet, à une chose qu'il ne possède pas. Quand le moment sera venu, qui peut répondre que ce prince — se repentant d'un acte auquel, pourra-t-il dire, il a été forcé de donner son adhésion — consentira effectivement à abandonner la couronne?... Or, les masses seront pour lui, car il paraîtra dans son droit. D'un autre côté, si le grand-duc Nicolas se trouve avoir été informé de l'existence d'un acte qui le fait Empereur à la mort d'Alexandre, sa première action ne serait-elle pas de voler à Moscou et de réclamer le précieux document?... \o'ûk donc deux drapeaux levés, deux partis aux prises dans tout l'empire!... — Eh bien! continua Mme Pouschkine, ce sont toutes ces craintes que me confia mon mari, qui réveillent aujourd'hui mes terreurs!... » Je fréquentai beaucoup la maison de Mme Pouschkine; aussi, c'est avec toute la mesure dont mon amitié et mon dévouement pour elle pouvaient lui servir de garantie, que je lui demandai la permission de faire usage de cette importante révélation. M. de Rumigny n'hésita point à ajouter foi à ce récit, et il informa aussitôt le baron de Damas par une dépêche ainsi conçue : « Le chevalier de Cussy me donne, comme ayant une origine digne de fo", la nouvelle que, par un acte déposé, il y a deux ans, dans l'église métropolitaine de Moscou, le grand-duc Constantin a renoncé formellement à la couronne impériale, et. qu'en conséquence, le successeur de l'empereur Alexandre sera le grand-duc Nicolas. » Puisque mon chef, selon ce qu'il m'avait dit lui-même, croyait à la réalité de cette nouvelle importante, il eût pu, il me semble, en prendre l'entière responsabilité; mais ce n'est pas un petit détail
comme celui-ci qui me fera en vouloir au bon M. de Rumigny. En recevant cette dépêche, Charles X fit immédiatement chercher le comte de IModène, qui se trouvait momentanément à Paris. Par sa situation en Russie, et prés du grand-duc Nicolas, le comte de Modène était incontestablement l'homme de France le mieux à même de renseigner le Roi sur le crédit à apporter à cette émouvante nouvelle. Voici le récit de ce qui se passa alors au château, d'après ce que je tiens de la bouche même du comte de Modène.
— « Que pensez-vous de ceci? lui dit Charles X, en lui montrant la dépêche de M. de Rumigny,
— Sire, quelque extraordinaire qu'elle semble, la nouvelle doit être vraie, répondit le comte de Modène, après avoir réfléchi un moment.
Et, pour affermir sa propre conviction et la faire partager à son royal interlocuteur, le vieil émigré, faisant appel à sa mémoire, conta à Charles X certains propos tenus en sa présence par le grand-duc Constantin, propos laissant voir qu'il se savait peu aimé et que la couronne ne lui paraissait qu'un lourd fardeau. Une fois, entre autres, à la suite de bruits de conspiration contre la vie de l'empereur Alexandre, son frère s'était écrié : « Je n'y crois pas. Aussi longtemps que j'existerai, la vie du Tzar sera en sûreté, car on aura peur de me voir arriver au trône... « Puis, quelques instants après, le prince avait ajouté : « Au reste — et l'on s'en doute peut-être — je ne veux pas régner... La couronne est pour tous les souverains un joug pesant. Pour moi, ce serait un arrêt de mort... Je ne régnerais pas un mois... On m'assassinerait... Prince et premier sujet de l'Empereur, on me tolère avec mes défauts; monarque, le; conspirateurs sortiraient de dessous terre tout autour de moi... »
— Mais, repartit le Roi, ce changement imprévu dans l'ordre de succession au trône ne peut manquer d'engendrer les plus graves conséquences pour la tranquillité de l'empire moscovite. Que le grand-duc Constantin persiste dans son renoncement à la couronne, il ne s'ensuivra pas que tous les Russes