‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 32 sur 223 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

bouteilles. Alors, il prit une décision qui ravit, du reste, les braves paysans : il resta encore pour dîner, coucha, déjeuna de nouveau, dîna encore... « — Bref, nous ajouta le marquis de Cussy, je séjournai ainsi huit jours chez ce brave homme, jusqu'à ce que sa précieuse provision de vin blanc fût épuisée, et, comme mes effets étaient restés à Grosbois, je passai quelques heures au lit, pendant que sa fille blanchissait ma chemise. En le quittant, je le payai généreusement de son hospitalité, et nous nous quittâmes, échangeant force poignées de main et paroles reconnaissantes... Je revis mon ami le paysan, peu après, et plusieurs fois, en allant, en 1813, à Grosbois; mais son bon vin blanc n'avait pas reparu... Celui que j'avais bu naguère, et dont il ne restait plus une seule bouteille, hélas! était devenu, paraît-il, aussi parfait sous l'influence de la comète de 1811. »

Voici encore une anecdote relative à cet incorrigible gourmet; mais, celle-là, il ne nous l'a pas contée ce jour-là. .Je la tiens du vicomte de Cussy, auquel le marquis l'avait confiée, pour lui faire comprendre « le rôle important que, disait-il, l'odorat joue chez les amateurs de la bonne chère ».

Très porté sur les femmes, le marquis de Cussy avait, à une certaine époque, — j'ignore laquelle — pour maîtresse une jolie ouvrière dans la fidélité de laquelle il avait une grande confiance. Un jour, il lui proposa, pour une date précise, une excursion de campagne aux environs de Paris. Son amie refusa, lui disant que ce jour est justement le jour de fête de sa mère, qu'elle ne pourra quitter, mais elle promet au marquis qu'elle ira le rejoindre le soir. Le marquis, qui tenait sans doute à son excursion champêtre, se décide à la faire seul. Il se réveille à l'aurore, et, en attendant l'heure à laquelle il a commandé sa voiture, il va, flânant, vers les marchés où son instinct gastronomique l'attire. Ses yeux suivent avec intérêt tout ce qui se présente à la vente. Tout à coup, d'un peu loin, il croit apercevoir deux bottes d'asperges... Des asperges!... Une primeur!... Il s'approche... Plus de doute, ce sont bien deux bottes d'asperges... Certainement, ces bottes d'asperges

sont les seules que présentent les établis... Le marquis se hâte; mais il est quelque peu obèse... il ne va pas si vite que le voudrait son désir de posséder les bottes d'asperges, si bien qu'il a le chagrin de voir un homme assez bien mis s'emparer des raretés. Il lui fallut faire son excursion à la campagne sans les asperges que, par la pensée, il savourait depuis quelques instants...

Le soir de l'excursion, sa tendre amie, fidèle au rendez-vous, le rejoint, et le marquis oublie les bottes d'asperges entrevues en contemplant avec bonheur la jolie personne, dont il est seul — il le croit, du moins — le fortuné possesseur. Mais, tout à coup... Voyons, comment dire cela?... Eh bien! cette jeune personne, si mignonne et si aimable qu'elle fût, était, comme tous les humains, obligée de se plier à une nécessité fort vulgaire, car « elle était de ce monde où les plus belles choses ont le pire destin... » Il lui fallut obéir... Grand Dieu! Quelle expression de fureur est passée subitement dans les yeux du marquis, dont le regard, tout à l'heure, était si tendre! — « Julie! dit-il d'une voix foudroyante et tremblante tout à la fois, en saisissant le bras de sa maîtresse, Julie! tu as dîné aujourd'hui en tête à tète avec l'ambassadeur d'Espagne; tu m'es infidèle... » — « Mais, mon ami, balbutie la jeune ingénue, comment peuxtu croire?... » — « Julie! Je répète que tu as dîné aujourd'hui avec l'ambassadeur d'Espagne. La preuve?... La voici. Dans tout Paris, il n'y avait aujourd'hui que deux bottes d'asperges. C'est le maître d'hôtel de cet ambassadeur qui les a achetées ce matin; je l'ai vu... Or, tu viens de révéler, d'indéniable façon, que tu as mangé aujourd'hui des asperges... )> Confondue de voir son infidélité dévoilée par une circonstance aussi inattendue, l'amie du marquis n'essaya même pas de se disculper. Elle disparut, et ainsi se termina une idylle dans laquelle on voit que le subtil odorat du célèbre gourmet avait joué un rôle important.

Dans l'année 1827, le 9 août, voici juste un an aujourd'hui, mon cœur fut bien douloureusement affecté par la perte de mon vieil ami Désaugiers. Conservant jusqu'au dernier mo-

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