‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 33 sur 223 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

ment son imperturbable gaieté, il était mort à la suite de l'opération de la taille, qu'il dut subir.

Marc-Antoine Désaugiers, que l'on nommait en famille Saint-Marc, était le second des trois frères, mes amis. L'aîné, ancien consul général à Copenhague, est un homme d'un grand savoir, mais d'une distraction qui passe toute idée. Ainsi, on le voit, couramment, chercher son chapeau quand il l'a sur la tête ou qu'il le tient à la main. Jules, le troisième, est actuellement consul général à Amsterdam. C'est un homme bon et instruit, mais faible à force de douceur et de facilité dans le caractère. Veuf d'une Danoise, aimable et excellente femme, qui, lors de son mariage, était d'une beauté admirable, dit-on, Jules Désaugiers est aujourd'hui père de trois filles charmantes.

Saint-Marc Désaugiers, qui a mérité d'être appelé « l'Anacréon français », possédait une gaieté inépuisable, comme sa bonté. Je crois que la direction du Vaudeville, dont il s'était chargé depuis 1825, a beaucoup contribué, par les peines et les fatigues dont elle était l'occasion pour lui, à développer le mal qui l'a enlevé. Déjà, en 1823, il était fort souffrant et obligé de s'observer sérieusement. Je possède une lettre qu'il m'écrivit à cette époque, qui prouve que la maladie n'avait pas aigri son caractère, et qu'il ne me gardait aucune rancune d'avoir espacé mes relations avec lui alors que j'étais aux gardes du corps (1). Voici cette lettre : « Mon cher Cussy, j'ai appris avec bien du plaisir que vous étiez de retour à Paris, et avec bien de la peine que vous aviez pris pour venir me voir le moment où j'étais assiégé par les médecins et les hommes d'affaires. Vous voyez que ce n'est pas gai. Vous avez perdu patience, et, prisonnier dans mon lit, je n'ai pu avoir le plaisir de vous embrasser; mais tous les jours ne se ressemblent pas, et la première fois que vous voudrez bien m'apporter un dédommagement, vous serez reçu comme un sauveur qui vient me rendre la santé, et même la gaieté que les tisanes ont repoussée à cent

(1) Voir chap. n.

lieues de moi. Si vous l'avez rencontrée en route, comme je n'en doute pas, vous me la ramènerez, et une franche et joyeuse accolade sera le prix du retour de la fugitive... En attendant, croyez, mon cher Cussy, au plaisir que j'aurai à revoir un ami que j'avais vu partir avec un véritable regret... Vale et ama segrorentem. Désaugiers (1). «

Ses funérailles, qui eurent lieu à l'église Saint-Roch, le 11 août, un samedi matin, furent un spectacle touchant. La douleur de son fils était déchirante, la foule de ses amis avaient les larmes aux yeux, la peine que laissait voir Brazier était sincère. Tous ceux qui ont connu cet excellent homme comprendront combien ses amis ont dû être affligés de sa mort. Saint- Marc Désaugiers faisait beaucoup d'aumônes aux pauvres de sa paroisse, sa réputation comme homme de bien était légitimement établie; aussi a-t-il été d'autant plus pénible d'entendre le prêtre accompagnant ses restes prononcer sur le bord de sa tombe prête à se fermer, en guise d'oraison funèbre, quelques paroles désapprobatrices sur la vie et les ouvrages de celui qui fut à la lettre un vir probiis. Son frère, Désaugiers l'aîné, interrompit le prêtre que la foule hua; je pris par le bras ce ministre intolérant d'un Dieu de charité et le poussai dans un cabriolet qui s'éloigna au galop.

Le bon Désaugiers était accablé de demandes de billets pour le Vaudeville, et par des gens de toutes les classes. Il ne savait pas refuser. En 1826, je le vis de loin au moment où, dans la rue de Richelieu, un homme des pompes funèbres, portant sous le bras une petit cercueil d'enfant, l'accostait, pour lui demander un billet de faveur. Voulant se soustraire à l'attention du public, Désaugiers s'empressa d'entrer sous la première porte cochère. Curieux de savoir ce que ceci signifiait, je pressai le pas et j'arrivai à temps pour voir ce bon Désaugiers, obligé, sur les instances du croque-mort, d'employer le petit cercueil comme pupitre, sur lequel il rédigeait, en faveur du funèbre quémandeur, un billet d'entrée au Vaudeville!

(1) Désaugiers au chevalier de Cussy, 21 juin 1823. Archives particulières du comte Marc de Germiny.

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