CHAPITRE XXII
Que de joyeux dîners j'avais faits, alors que j'étais aux gardes du corps, avec cet excellent, aimable, et toujours gai compagnon, au Caveau, chez Verneuil, chez le capitaine Philibert, chez Ghédeville, ou chez moi!... Quel entrain! Quelle verve! Quelles saillies!... Et cela, toujours, toujours!.... Que d'esprit! Quelle douce philosophie! Quelle connaissance du cœur humain! Que de gaieté dans ses chansons, dont plusieurs sont de petits chefs-d'œuvre! Et quels jolis vaudevilles sont sortis de sa plume!
Ce fut à la fin de ce même mois d'août 1827 que je partis pour Agen, faire mes adieux à mon père, dans la pensée que j'allais bientôt aller occuper le poste consulaire de Bucharest. Mais, à mon retour à Paris, j'appris que je n'irai point à Bucharest. Le général comte Guilleminot, ambassadeur du Roi à Constantinople, avait réclamé contre quelques changements projetés, au sujet desquels on l'avait consulté, et tout le mouvement dans le personnel consulaire du Levant était ajourné.
J'en fus fâché, car l'horizon ministériel commençait à se noircir. On parlait beaucoup déjà de la chute du ministère Villèle, et je craignais, dans ce moment où j'étais toujours souschef, sans en remplir les fonctions que j'avais remises à ^L Max de Lambert, de ne savoir quelle figure faire en présence du ministre qui remplacerait le baron de Damas. Quand il s'occuperait de connaître ses « sujets », il m'ignorerait, car, comme l'on dit, je n'étais « ni chair ni poisson ». Aussi je m'en fus consulter le baron Portai sur la solidité du ministère. Il ne me parut pas le croire en bonne santé, désormais; toutefois il m'ajouta :
« Hier encore, j'ai parlé à Villèle. Je lui ai dit que l'on colportait dans certains cercles que le Roi avait cédé aux sollicitations intimes qui lui avaient été faites, que le parti cardinaliste (1) l'avait emporté. » — « Je ne sais pas, m'a répondu M. de Villèle, si le Roi a changé depuis hier, ni si les pointus l'ont emporté sur moi dans sa confiance. Les pointus sont puissants, je le sais, et plus puissant que moi les protège; aussi,
(1) Les ultras, ralliés au parti des Jésuites, appelé à la Chambre des pairs le parti des Pointus. (Note de l'auteur.)
suis-je obligé, en apparence, de me laisser un peu déborder par eux et de les ménager; mais, le jour où je verrai qu'ils vont trop loin, ou ils me tordront le cou ou je les abattrai... (1) » Vous voyez, mon cher Cussy, que M. de Villéle croit encore sa position bonne. Quant à moi, je vous l'avoue, je la considère comme fort compromise. »
J'ignore quelles intrigues politiques se liaient, en l'année 1827, ou se sont liées depuis mon retour d'Agen à Paris au commencement du mois de novembre 1827 jusqu'à la chute de M. de Villèle (janvier 1828), mais, durant cette période, je me suis trouvé le centre, en quelque sorte, de communications actives établies entre plusieurs hommes d'Etat, qui craignaient que les lettres à eux adressées directement ne fussent l'objet de l'attention de la police. Voici comment.
Le soir du 1^^ septembre (1827), étant chez mon père à Agen (2), on vint me dire qu'un inconnu demandait à me parler en particulier. Cet homme, que je reconnus aussitôt pour le valet de chambre de confiance de M. de Rayneval, alors ambassadeur à Berne, me remit de la part de son maître une lettre ainsi conçue : « Je vais vous demander, mon cher ami, quelque chose d'étrange pour un ministre du Roi, mais je vous jure sur Vhonneur que c'est pour le bien du pays. Des amis, qui professent les mêmes opinions politiques que vous et moi, ont et auront à se communiquer leurs pensées sur ce qui se passe ou se prépare. Nous avons tout lieu de croire que notre correspondance sera surveillée par la police, et j'ai pensé de suite à vous pour nous rendre le service de faire passer nos lettres sous votre couvert... » Après une nuit de réflexion, je répondis à M. de Rayneval qu'il pouvait compter sur moi. Et c'est ainsi que, pendant les deux derniers mois de l'année dernière (1827), j'ai servi d'intermédiaire entre MM. de Rayneval, le baron Pasquier, le baron Mounier et M. de Sémon-
(1) Ce n'est point, en effet, au profit des Pointus que la chute de M, de Villèle s'est accomplie. {Note de l'auteur.)
(2) Mon père habite Agen, et, l'été, les environs de cette ville où il a pris sa retraite comme directeur de l'enregistrement et des domaines. (Note de routeur.)