CHAPITRE XXII
ville, grand référendaire de la Chambre des pairs. Ou je faisais passer les lettres à leurs adresses par des moyens que je savais sûrs, ou, plus habituellement, je les portais moi-même, notamment celles qui étaient destinées au baron Mounier et au baron Pasquier.
Ai-je eu tort, moi, serviteur du gouvernement, d'accepter cette mission d'intermédiaire occulte entre des hommes d'Etat qui, je ne l'ignorais pas, étaient hostiles à la politique du premier ministre de ce gouvernement?... Ces hommes d'Etat étaient, comme moi, des monarchistes sincères, mais, comme moi, et plus peut-être, — car ils avaient une grande expérience de la politique, — ils étaient convaincus que le ministère Villèle menait la royauté vers l'abîme. J'ai estimé qu'en favorisant leurs rapports, j'agissais « pour le bien du pays », selon l'expression de M. de Rayneval. C'est pourquoi je n'ai point regretté d'avoir acquiescé à la demande de mon ancien chef de Berlin, auquel m'attachaient les liens de la reconnaissance et de l'amitié, et d'avoir rendu à M. de Rayneval et à ses amis le même service d'intermédiaire que, plusieurs années auparavant, j'avais rendu à Mme de Duras et à M. de Chateaubriand (1).
Une fois, j'eus la preuve que la police de M. de Villèle se doutait de quelque chose et que j'étais surveillé. Ce que j'ai à dire à ce sujet est délicat, car il est absurde et de mauvais goût de conter ses bonnes fortunes amoureuses; mais, pour l'intelligence de mon récit, j'en suis réduit à cette nécessité. Cependant, comme je ne veux pas faillir aux usages d'un galant homme, je vais écrire les lignes suivantes, sans consigner de noms, ni même d'initiales.
Lors de mon retour d'Agen dans la capitale, j'avais voyagé de Bordeaux à Paris dans le coupé de la diligence, en compagnie d'un riche et ridicule Brésilien qui ronflait, mangeait et buvait sec, contemplait ses bagues et ne disait rien, et d'une fort jolie femme, que le conducteur m'avait dit être l'épouse
(1) Voir chap. xiv.
d'un conseiller de préfecture. Avant Angoulême, ma compagne de coupé et moi nous étions au mieux; avant d'arriver à Paris, elle m'avait accordé tout ce que j'avais voulu. En nous séparant dans la cour des Messageries, la jolie voyageuse m'apprit qu'elle était la femme du préfet de ***, qu'elle se nommait Mme de *** et me demanda mon nom. Ainsi, sans me connaître, cette jeune femme m'avait fait le don de sa personne!... Mais le sentiment va si vite en diligence!... Or, Mme de ***, qui s'arrêtait plusieurs semaines à Paris chez des parents, venait parfois chez moi. Une après-midi de la fin de décembre, elle arriva, affolée, me disant que, sur une liste de la police, elle avait lu mon nom et celui du baron Pasquier. Pressée de questions, cette pauvre femme m'avoua alors, en sanglotant « qu'aimant la toilette et peu fortunée », elle avait accepté les subsides de la police royale, sous condition de surveiller les amis qu'elle pouvait avoir dans la politique. Ainsi donc, la police de Charles X employait les mêmes procédés que les ducs d'Otrante et de Rovigo, sous l'Empire!... Je ne revis plus Mme de ***. Quelques jours après, le ministère Villèle tombait, et j'apprenais que ma jolie compagne de diligence était morte subitement. C'est une remarque à faire, que souvent les personnes secrètement employées par la police meurent de façon imprévue.
Mon rôle d'intermédiaire entre M. de Rayneval et ses amis m'a mis à même de recueillir, sur les événements qui ont précédé et suivi la mort du roi Louis XVIII, quelques détails assez curieux.
M'étant rendu, de très bonne heure, un matin, chez le baron Pasquier, je le trouvai occupé à écrire et entouré de nombreux papiers ouverts. Après avoir pris lecture de la lettre que je lui apportais, il fut dans le cas de passer dans une pièce voisine pour y chercher un papier. Pendant son absence, qui fut de dix minutes au moins, j'abandonnai la chaise que j'occupais près de son bureau, et je fus m'asseoir contre la bibliothèque. C'est un usage de discrétion que j'ai toujours pratiqué, lorsque je me trouve seul dans un cabinet où des papiers sont ouverts