‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 39 sur 223 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

— Eh bien, monsieur le baron, j'ai une meilleure autorité. C'est le grand christ d'ivoire sur fond de velours noir qui me l'a dit, quand je traversai tout à l'heure le salon d'attente.

— Que signifie cette mauvaise plaisanterie?

— Ce pieux tableau, monsieur le baron, formait le principal ornement du salon des conférences, et devait, sans doute, y rester aussi longtemps que Votre Excellence resterait, ellemême, à l'hôtel Wagram. Or, j'ai trouvé le christ d'ivoire que l'on transportait à votre hôtel du faubourg Saint-Germain..

Ces paroles eurent un effet magique sur le baron : il retomba sur son fauteuil, devant lequel il se tenait droit et raide depuis qu'il s'était imaginé que j'avais plaisanté sur le Christ, inclina la tête comme un ennemi vaincu qui demande grâce, et me dit, en poussant un profond soupir :

— C'est vrai!... C'est -STai!...

Il fit une pause de plusieurs minutes, pour réfléchir, et aussi pour se remettre de son émotion, pendant que, de mon côté, je réfléchissais aux caprices d'un ministre et à tout ce qui en résultait de dommageable pour ma carrière.

— Eh bien! reprit le baron, quand il fut calmé, il est parfaitement juste, j'en conviens, que je vous dois une compensation. Que voulez-vous que je fasse pour vous?... Je le ferai. Dites donc ce que vous désirez; mais, auparavant, apprenez, si vous ne le saviez déjà, qu'il n'y a actuellement de poste vacant, dans les ambassades ou les consulats, que le poste de consul de Pernambouc, dont M. de Lambert, qui doit vous remplacer au département, est titulaire.

— Faute de mieux, monsieur le baron, j'accepte. Mais, quittant la carrière des ambassades pour la voie plus modeste des consulats, je désire aussi que le poste qui m'est confié soit réellement une compensation. Puis-je vous soumettre ici quelques conditions?...

Sur un signe de tête aflîrmatif de M. de Damas, je continuai :

— Monsieur le baron, ce poste de Pernambouc a un traitement de 12 000 francs : il est insuffisamment rétribué. Certes, je n'ai point envie d'y aller, fût-il encore mieux doté; mais, comme

le temps presse, je demande, afin de me faire une position plus convenable que celle tout à fait fausse dans laquelle je me trouve actuellement : 1° que le traitement du poste soit élevé à 18 000 francs; 2° que j'y sois nommé officiellement de suite; 3» qu'une lettre ministérielle me donne en même temps un congé illimité, avec jouissance du demi-traitement, jusqu'à ce qu'un poste à ma convenance vienne à vaquer.

— Qu'il en soit donc ainsi! Allez trouver M. Delïaudis, et que l'ordonnance royale soit préparée!... »

M. Deffaudis m'engagea à faire moi-même le brouillon de la lettre qui devait m'être écrite par le ministre, pour m'annoncer ses dispositions à mon égard :

— Non, répondis-je à M. Deffaudis. Je prétends que cette lettre renferme des compliments, et je ne veux pas la minuter moi-même. »

Cette lettre du baron de Damas est du 3 janvier 1828 (1). Mes provisions de consul à Pernambouc ne purent être signées que le 13 de ce mois par le Roi; et elles furent contresignées par le comte de La Ferronnays, car l'administration de M. le comte de Villèle n'était plus. Ah! si j'avais pu prévoir que le successeur du baron de Damas dût être le comte de La Ferronnays!... Maintenant, il était trop tard; j'étais définitivement engagé dans la carrière consulaire. Jusqu'à sa chute, M. de Damas, même me voulant du bien, m'avait été fatal.

Le nouveau ministère ne fut pas constitué en entier du premier jet. Les ordonnances royales des 4 et 20 janvier pourvurent d'abord aux affaires étrangères (comte de La Ferronnays), à la justice (comte Portails), à la guerre (M. de Caux),

(I) Paris, 3 janvier 1828.

« Monsieur, j'ai l'honneur de vous annoncer que, par décision du 30 décembre dernier, le Roi vous a nommé consul à Pernambouc. Dans le désir que vous aviez manifesté de reprendre la carrière extérieure, je regrette qu'il ne se soit pas trouvé vacant de poste plus à votre convenance, mais j'espère qu'il se présentera bientôt quelque autre occasion plus favorable de vous placer selon vos désirs. En attendant, je vous autorise à rester à Paris par congé. Vous y jouirez de la moitié des appointements de 18 000 fr. affectés au consulat de Pernambouc.

« Recevez, monsieur, etc.

« Le baron de Dajias. »

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