‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 5 sur 223 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

acceptent le nouvel ordre de choses... Et ce sera peut-être la guerre civile...

— Des Polonais et quelques mécontents pourront, en effet, profiter de l'occasion, mais le grand-duc Nicolas aura assez d'énergie pour faire face à la situation. Il est de taille à maîtriser une émeute. Il ne la laissera pas dégénérer en révolution. Non, lui Empereur, il n'y aura point de « quatorze juillet », encore moins de « dix août »... —

Le comte de Modène m'a dit qu'à ce moment le Roi s'était montré fort irrité et l'avait congédié d'une façon très sèche.

Au sortir des Tuileries, M. de Modène rencontra le duc de Rauzan. La nouvelle de la mort d'Alexandre I^"" courait déjà les ministères.

— « Je ne vous fais pas compliment sur votre nouveau maître, dit M. de Rauzan, faisant allusion au déplorable caractère et à la laideur proverbiale du grand-duc Constantin.

— Vous vous trompez, monsieur; le Tzar est le plus bel homme de son empire. »

J'ai assez vu de mes yeux le grand-duc Nicolas, aujourd'hui Empereur, pour pouvoir assurer, qu'en effet, c'est un des hommes les plus magnifiques qui soient au monde. Mais le duc de Rauzan, qui entendait parler du grand-duc Constantin, car il ignorait la renonciation, crut à une mystification do son interlocuteur et continua son chemin, d'assez mauvaise humeur contre le bon M. de Modène. Celui-ci, dès le lendemain, se mettait en route pour rejoindre son poste. Ce n'était plus un simple grand-duc qu'il allait servir, mais un puissant Empereur.

C'est par suite de cet enchaînement de bizarres circonstances que le gouvernement de Charles X fut pressenti avant bien d'autres sur des événements qui allaient menacer la tranquillité de la Russie. Sans la circonstance fortuite de la présence du comte de Modène à Paris à ce moment, la nouvelle eût peut-être été trouvée trop étrange pour être admise. On ne tarda, du reste, pas à apprendre qu'elle é'ait parfaitement authentique.

Si le grand-duc Constantin avait éprouvé le moindre regret de sa renonciation anticipée au trône, rien au monde ne lui était plus facile que de la regarder comme non avenue. On soupçonnait si peu l'existence de l'acte déposé dans le sanctuaire métropolitain de Moscou c[ue, au fur et à mesure que la nouvelle de la mort de l'empereur Alexandre pénétrait dans les provinces, les généraux faisaient prêter serment de fidélité à « l'empereur Constantin » par leurs soldats, et que des députations de plusieurs grandes villes — et même, je crois, de Saint-Pétersbourg — arrivèrent à Varsovie. Mais le grand-duc Constantin ne voulait décidément pas être Tzar et il ne regrettait aucunement l'acte, du reste illégal, que sa mère avait exigé de lui: aussi s'était-il empressé de faire prêter serment à « l'empereur Nicolas » et avait-il refusé de recevoir les députations qui. sur leur route, n'avaient pas appris le grand secret.

Ainsi toutes les troupes, à FOrient et au Sud, avaient prêté foi et fidélité à « l'empereur Constantin », tandis que toutes celles qui occupaient les garnisons de l'Ouest avaient acclamé « l'empereur Nicolas >?.

Cet état de choses, assez bizarre, il faut l'avouer, donna ■e temps aux mécontents — car il y en a sous tous les gouvernements et dans tous les pays — d'organiser à Saint-Pétersbourg, le 26 décembre 1825 (14 décembre vieux style) une sédition. Plusieurs régiments refusèrent le serment à l'empereur Nicolas, les rebelles parcoururent les voies publiques et tuèrent le gouverneur de la capitale, le brave général comte Miloradovitch. Mais le jeune Empereur montra beaucoup de sang-froid et d'énergie en présence de cette sédition d'un jour, qui se rattache, dit -on, à celle des frères Mouravlew, dans les provinces du centre.

- A la suite de cette révolte, la justice du Tzar eut à se reprocher certaines erreurs regrettables. Plusieurs noms d'innocents furent , sur deslistes, portés àcôté de ceux descoupables; celui, par exemple, du grand écrivain Serge TourgueniefF, que j'avais rencontré peu de mois auparavant chez Mme Pouschkine, qui fut à ce point impressionné par cette

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