CHAPITRE XXIII
je suis occupé d'une manière qui me plaît, selon mes goûts tout à fait, et sous la direction d'un homme compétent et digne, en tous points, de mener la barque des affaires étrangères. Mes occupations consistent principalement à rédiger des mémoires confidentiels, à faire pour le Roi des extraits et des résumés des dépêches les plus importantes, puis à prendre, seul avec Denois et le ministre, connaissance de la correspondance secrète de certains agents que la France entretient, incognito, dans plusieurs pays hmitrophes. C'est le soir seulement que, de temps en temps, je trouve une heure pour continuer cette relation à laquelle j'apporte moi-même plus d'intérêt, à mesure que je la vois grandir et se peupler de faits et de souvenirs qui me la rendront, sans doute, précieuse, un jour, lorsque l'heure de la retraite sera sonnée pour moi, et que, devenu vieux, je ne vivrai plus que dans le passé et par les souvenirs.
L'arrivée d'un nouveau ministère avait amené quelques changements dans le personnel des ambassades. Le duc de Laval-Montmorency, qui était à Rome, fut envoyé à Vienne, et M. de Chateaubriand reçut, à sa place, l'ambassade de Rome. Le prince de Pohgnac resta à Londres, ayant comme second secrétaire de son ambassade mon ami Flavigny. J'ai entendu M. de La Ferronnays dire que la correspondance du prince de Polignac est une des meilleures que le gouvernement reçoit de ses ministres à l'étranger. Depuis que je suis attaché au cabinet, je suis, du reste, à même de la juger. Elle présente des vues intéressantes, des aperçus, des jugements qui méritent sans doute d'être pris en considération; mais, je lui trouve, aussi, un ton de sécheresse et d'absolu qui est fort déplaisant.
J'ai donc des occupations intéressantes aux affaires étrangères, et les distractions, à Paris et aux environs, ne me manquent pas. Je suis accueilli dans l'intimité chez le mai'échal duc de Trévise, au château du Plessis-Lalande; chez le général Pamphile-Lacroix, à Montmorency; chez le bon chevalier de Saint-Projet, à Saint-Germain; chez Mme de Vismes, à Ormesson; à Paris, chez les Flavigny, les Chastellux, les de
Noé (1), les La Ferronnays, les Chateaubriand et les Martignac, toutes agréables maisons où l'on joue la comédie de salon et où se donnent des dîners, des bals et des concerts. Je fais aussi de fréquentes apparitions au Théâtre-Français, aux Italiens, ainsi qu'aux divers théâtres dans lesquels M. de Martignac a sa loge et où je vais habituellement en compagnie de son secrétaire, M. Emile Barateau, poète aimable et léger (2).
Le vicomte de Martignac me veut beaucoup de bien, et me le manifeste à toutes occasions. Dernièrement, il m'a proposé de me nommer préfet au Puy, ce que je n'ai point accepté, ne voulant pas, sans grande fortune, prendre un emploi que le premier changement ministériel pourrait m'enlever. Ah! je garderai toujours une grande reconnaissance à M. de Martignac de ses bons offices, et je voudrais vraiment trouver l'occasion de la lui prouver. Mais comment, dans la situation élevée qu'il occupe, M. de Martignac ne cache-t-il pas plus soigneusement les écarts de sa vie privée?... Voici un fait à l'appui de ce que j'écris :
Il y a deux mois, dans la soirée du 10 juin — je suis certain de la date, parce que c'est le soir où Ferdinand Denois se trouvait chez moi, étant venu m'annoncer la mort subite du maréchal de Lauriston — une estafette du ministère des affaires étrangères sonna à ma porte, ayant à la main une lettre pour M. de Martignac. Mon valet de chambre répondit à l'estafette qu'il faisait erreur, et aussitôt, cet homme frappa en face sur le même palier. Or, cet appartement est occupé par Mlle Amigo, jeune et jolie Espagnole, attachée à l'Opéra italien, et maîtresse de M. de Martignac. Ainsi, les employés des divers ministères connaissent les adresses des personnes pour lesquelles le président du conseil a des bontés!
Lorsque, arrivant de Dresde, en 1826, je vins habiter cette maison où je demeure encore, rue Godot-de-Mauroy, n» 37, l'appartement du premier, en face du mien, c'est-à-dire celui
(1) Le comte de Noé est pair de France. {Note de r auteur.)
(2) Auteur de Jenny l'ouvrière.