‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 43 sur 223 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

fille de Bernardin de Saint-Pierre, mais de son premier mariage (1). Elle m'a demandé de parler au marquis d'Audiffret, en faveur de son frère qui est surnuméraire au ministère des finances. Toujours obligeant, le marquis a pris des renseignements dans les bureaux, et voici ce qu'il m'a dit : « Le jeune Bernardin de Saint-Pierre est fort assidu à son bureau. Il y fait une grande consommation de papier; mais à quel usage emploie-t-il ce papier?... Non pas à écrire; il n'écrit jamais; mais à le mâcher et à le lancer au plancher!... Par égard pour le nom qu'il porte, et vu son absence de fortune, on lui donne chaque année une gratification; mais, en vérité, s'il passe à l'avenir son temps comme il l'a fait jusqu'à présent, il sera impossible de lui donner des appointements fixes. J'ai fait venir ce jeune homme dans mon cabinet pour le sermonner; il m'a promis qu'il allait cesser ses distractions enfantines et se mettre au travail. » Ayant rapporté à Mme de Gazan le résultat de mes démarches, j'en ai reçu cette réponse : « C'est donc ^Tai!... Mon pauvre frère, le fils du plus grand écrivain des temps modernes, sera obligé de travailler à son bureau comme les autres employés!... » Est-il réponse plus hautaine, plus injuste et plus absurde?... Et ]\Ime de Gazan est une femme d'esprit et de distinction!...

S'il est à Paris une véritable épidémie, régnant à toute époque, c'est ce besoin qu'éprouve chacun de marier ses amis. L'autre jour, mon notaire, M« Castel, m'a confié qu'il avait entrepris de me marier et qu'il venait de faire des démarches pour me faire épouser Mlle Mélanie Gudin, fille de la comtesse Gudin, sa cliente, et de feu le lieutenant-général comte Gudin. Il avait échoué, la comtesse Gudin désirant que sa fille ne s'éloigne pas de Paris; mais elle avait dit à M« Castel : « Votre proposition a fait battre mon cœur. J'ai été élevée, en quelque sorte, sur les genoux d'un émigré français du nom

(1) Mme de Gazan se nomme Virginie. Sa mère était Mlle Didot qui, à dix-huit ans, avait épousé Bernardin de Saint-Pierre, en ayant près de soixante. Mlle de Pelleport, la seconde femme de l'illustre écrivain, a épousé l'éditeur Aimé Martin. (Note de V auteur.)

de Cussy (1), en Allemagne, et ce cher souvenir de ma première jeunesse m'aurait fait désirer que mon gendre portât le même nom. w J'ai grondé, comme il convient, Castel, pour ses démarches indiscrètes, et je ne puis avoir aucun regret de cet insuccès, ne connaissant ni la comtesse Gudin, ni sa fille. Au reste, je ne songe certes pas à me marier en ce moment, et il faudrait que je rencontrasse une jeune personne qui me plût bien vivement, pour me décider à courir les chances de danger qui pourraient naître, pour son bonheur et le mien, d'une vie si nouvelle pour elle et de l'obligation de quitter immédiatement sa famille pour Gorfou, avant d'être faite à son nouvel état. Aux yeux d'une Parisienne, Corfou, dépourvu de couturières, de modistes et d'Opéra, doit être un pays sans civilisation.

Ce n'est pas le premier projet de mariage à mon sujet. Ces entreprises matrimoniales, toutes faites à mon insu, ont même été nombreuses. Déjà, en 1820, la baronne Pasquier et la marquise de Bonnay avaient pensé pour moi à Mlle Marie de Flavigny (2), sœur de mon collègue à la légation de Berlin. En 1822, le duc de Cumberland s'était mis dans la tête de me marier à la jeune et jolie veuve du général Rapp. Dans le même temps, feu le marquis de Bonnay voulait absolument me voir prendre pour femme une fort jolie personne, morte depuis : Mlle de Meulan, fille de l'ancien sous-préfet de Fontainebleau; puis le comte de Rumigny caressait l'idée de Mlle Pauline de Pouschkine. Le comte de Modène avait pensé pour moi à une de ses fdles. puis à la jolie sœur de la baronne de Maltzahn; Delbosc d'Auzon à Mlle de Boulenois, fdle d'un receveur particulier des finances; le bon chevalier de Saint- Projet à Mlle d'André, fille de l'ancien ministre de la police; le vicomte Certain de Bellozane à Mlle Dejean, fille de feu le général comte Dejean. Le duc de Rauzan, le comte Eugène

(1) Je ne sais de quel Cussy a voulu parler la comtesse Gudin. II est possible que ce soit le frère aîné de mon père, le marquis de Cussy-Bligny, disparu pendant l'émigration. {Note de V auteur.)

(2) Voir chap. vin.

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