‹ Souvenirs, 1795-1866:Chapitre 44 sur 223 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

d'Harcourt,M. de Chateaubriand, M. de Rayneval, et d'autres personnes encore, ont noué des négociations matrimoniales en ma faveur, croyant, sans doute, m'être agréables. C'est encore le bon maréchal Mortier qui s'est montré le plus zélé à cet égard. Successivement, il a voulu me faire épouser la nièce de Mme la générale Dulauloy, et je lui dis que la tante, fort belle, à côté de laquelle je me trouvais à sa table, me paraissait encore mieux que la nièce; puis c'a été la fille du général Farine, qui a, sans contredit, la plus jolie figure que j'ai jamais vue; enfm, la nièce du comte de Wimar, pair de France.

Oui, je le répète, cette manie de marier ses amis est une épidémie; mais je ne compte point être de sitôt une victime de cette épidémie. A combien de mes amis, en effet, mariés depuis un, deux ou trois ans, n'ai-je pas entendu faire des plaintes et des gémissements sur les exigences de leur femme, sur les difficultés sans cesse renaissantes pour les maintenir satisfaites? A combien n'ai-je pas entendu dire des choses qui ressemblaient fort à des regrets de s'être mariés?... Ah! non, je ne songe pas à aliéner encore ma liberté et à tirer un lot à la loterie du mariage!...

1" décembre 1828.

Il ne faut pas dire : « Fontaine je ne boirai pas de ton eau. » Les derniers mots que j'écrivais, le 1" octobre, indiquaient que je ne songeais pas à me marier,... et je suis à la veille de le faire. Le 18 de ce mois, jour où j'accomplirai mes trente-trois ans, je m'unirai à Mlle Améhe Dulong de Rosnay, fille du général de ce nom, un des héros de l'Empire, et de Mlle de Sagey, des vicomtes de Sagey, en Franche-Comté.

Le baron Prévost qui accomplit le miracle de marier le chevalier Ferdinand de Cussy à une jolie jeune fdle de dixhuit ans, sortant à peine des bancs de Saint-Denis, m'a fourni tous les renseignements d'usage en pareille circonstance.

Mme Dulong de Rosnay, ma future belle-mère, a des manières très distinguées et a dû être fort belle. Elle épousa son mari lorsqu'il n'était encore que chef de bataillon. Il avait

déjà les plus beaux faits d'armes à son actif. En 1798, âgé de dix-huit ans, il était au siège d'Ancône, comme lieutenant de hussards; puis, en 1800, étant capitaine, il commanda la place de Pesaro, qu'il ne rendit que lorsqu'il ne lui restait plus que quatorze hommes valides. Sa conduite, dans cette circonstance, lui valut les plus grands éloges dans un ordre du jour du général en chef de l'armée d'Italie, éloges mérités à bien des titres, puisque l'étonnante résistance du capitaine Dulong à Pesaro empêcha le corps du général autrichien Sommariva de se trouver à la bataille du Mincio. Le major Dulong fit avec la plus grande distinction les campagnes de Marengo, d'Austerlitz et d'Espagne, et, dans cette dernière, il accomplit, notamment, un fait d'armes qui rappelle le trait d'Horatius Coclès. En 1813, Napoléon le nomma général de brigade et le plaça dans sa garde, et c'est là le plus éclatant témoignage que pût donner l'Empereur de l'estime qu'il avait pour le général Dulong, car on sait que Napoléon n'aimait pas voir autour de lui des soldats ou officiers blessés; or, le général Dulong comptait, à ce moment, treize blessures. Le général Dulong ne prit point part aux événements militaires des Cent- Jours. Au second retour de la famille royale, Louis XVIII le nomma successivement comte, grand officier de la Légion d'honneur, lieutenant-général, et lieutenant-commandant de la l^e compagnie des gardes du corps, dite « compagnie écossaise », dont le capitaine était le duc d'Havre. Le lieutenant-général Dulong de Rosnay assista au sacre de Charles X, fut nommé grand'croix de l'ordre de Saint-Louis et gentilhomme de la Chambre du Roi. Cette année 1828, il se trouvait en congé à Paris (1), lorsque les atroces douleurs que lui faisaient éprouver ses nombreuses blessures causèrent sa mort, survenue le 19 mai (2). La famille royale s'est montrée fort bien, dans ce fatal moment, pour la comtesse Dulong de Rosnay.

(1) Le général Dulong de Rosnay commandait alors la 17^ division militaire à Bastia.

(2) Pour la biographie du général Dulong de Rosnay, consulter Victoires et conquêtes et le Carnet de la Sah retache de janvier 1901. (Note de V éditeur.)

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